Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
GISTI/Emmanuel Blanchard Historien et sociologue, Gisti, Migreurop
Mobiliser les « mots en R » ? Race, racisme, racialisation…
#immigration #migrants #race #racisme #racialisation
Article mis en ligne le 8 février 2024
dernière modification le 6 février 2024

Les politiques de contrôle des frontières sont-elles racistes ? Bien peu de personnes directement concernées se risqueraient à répondre par la négative si une telle question leur était explicitement adressée. Les mêmes ne formuleraient pourtant pas tous leurs griefs en ces termes si elles n’y étaient incitées par la question.

Dans cette ambivalence se niche une des multiples tensions des luttes pour les droits des étrangers et des étrangères : comment doivent-elles s’articuler avec des luttes antiracistes, lesquelles sont loin de concerner les seuls non-nationaux ? L’exigence d’une égalité Français-étrangers et la dénonciation des ravages des politiques de contrôle aux frontières gagnent-elles à une imputation de racisme ? L’usage du terme « race » pour définir un rapport de domination (à l’instar de « classe » ou « genre ») permet-il de mieux défendre les droits des étrangers et des étrangères ? Ces questions sont au cœur d’un dossier qui ne les tranche pas mais propose des analyses où l’on tient diversement compte du fait que ces « mots en R » (race, racialisation, racisation…), devenus très présents dans les sciences sociales contemporaines, sont aujourd’hui davantage mobilisés pour décrire et reconsidérer la condition immigrée. (...)

En langue française, les premières théorisations de la « racialisation » et de la « race », au sens sociologique du terme, remontent certes aux années 1960 et 1970, où elles sont associées aux noms de Frantz Fanon (1925-1961) puis de Colette Guillaumin (1934-2017) (...)

Ces notions ont véritablement commencé à se diffuser au début des années 2000 sous l’effet notamment de la réception d’auteurs et de recherches venus des États-Unis où le concept de « race » avait participé, au tournant xxe siècle, de l’émergence de la sociologie comme discipline universitaire (...)

En France, en particulier, la valeur éminente attachée à l’« universalisme » a contribué à discréditer un mot associé aux pires crimes du racisme, et à ce qu’il soit effacé du langage (...)

Depuis une vingtaine d’années, la défense des droits fondamentaux et le militantisme antiraciste se sont réappropriés la race, de plus en plus souvent sans guillemets (voir note 5), expliquant que les discriminations raciales s’ancrent moins dans les représentations ou les opinions que dans des mécanismes structurels renvoyant à une race imbriquée dans un ensemble de rapports sociaux incluant, entre autres, la classe sociale et le genre. Ces analyses et ce vocabulaire sont ainsi questionnés, depuis plusieurs années, par Migreurop, un réseau d’associations et de chercheur·es constitué au début des années 2000. (...)

Comment ne pas supposer que les milliers de morts en Méditerranée paraîtraient sans doute inacceptables aux yeux de l’opinion publique s’il ne s’agissait pas de personnes racisées ?
Une gestion racialisée des frontières (...)

L’empreinte de la domination coloniale est loin d’être effacée. Elle est même particulièrement profonde et brutale dans les résidus d’empires (Ceuta, Melilla, les îles Canaries, Mayotte, etc.) qui constituent aujourd’hui les postes avancés de la guerre aux migrant·es. (...)

le contrôle des mobilités des populations soumises a compté parmi les instruments majeurs de la domination coloniale. (...)

La persistance du « deux poids, deux mesures », jusque dans les politiques d’asile, révèle à quel point les politiques qui président à l’octroi des droits à l’entrée et au séjour peuvent être racialisées. (...)

Les politiques migratoires ne peuvent cependant être saisies au seul prisme des processus de racialisation et des velléités racistes. Ainsi, les élites économiques et financières du Sud global sont à peine plus entravées dans leurs mobilités que ne le sont celles du Nord. La complexité et la dynamique des dominations ne se laissent pas synthétiser dans le seul paradigme sociologique de la race (...)