Dans « Le Journal d’un prisonnier », en librairie le 10 décembre, l’ancien président multicondamné peaufine son image de martyr d’une prétendue « haine » des juges à son égard. Au risque du pathétique et d’arrangements multiples avec les faits.
En refermant les 216 pages du Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy, à paraître le 10 décembre chez Fayard, propriété de son ami Vincent Bolloré, on est en droit de se demander si l’ancien président de la République n’est pas avant tout prisonnier de lui-même. Son livre est un récit à la première personne de son expérience carcérale de vingt et un jours à la prison de la Santé à la suite de sa condamnation dans l’affaire des financements libyens. (...)
Auteur probablement le plus prolifique de toute l’histoire de la littérature carcérale, Nicolas Sarkozy s’épanche sans retenue sur sa famille (en revendiquant la pudeur des sentiments), s’apitoie sans répit sur son sort (en disant détester se plaindre), fait la courte échelle à l’extrême droite (en assurant ne plus faire de politique), convoque sans relâche la vérité (en multipliant les mensonges) et règle des comptes à tour de bras (en jurant n’en vouloir à personne). (...)
Ce lourd CV judiciaire, inédit pour un ancien président de la République, fait dire à Nicolas Sarkozy que le problème, ce n’est évidemment pas lui et son respect élastique du Code pénal, mais les juges, dont il a fait depuis des années sa poupée vaudou préférée. (...)
pour lui, les juges ne jugent pas en droit quand cela le concerne. Le but est de l’humilier, lui et sa famille, parce qu’il est Nicolas Sarkozy, et rien d’autre : « Pourquoi fallait-il imposer toutes ces cruautés et ces vexations à ma famille ? Je voyais les miens souffrir inutilement. Cela me rendait fou de colère et de douleur. Tenter de m’abattre aussi injustement ne suffisait-il donc pas ? Il fallait, de surcroît, blesser ma famille. »
« Et en bafouant mon innocence, on a abaissé la France. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la presse internationale qui a beaucoup critiqué l’outrance de ma condamnation », conclut celui qui ne s’embarrasse pas non plus avec l’idée de citer des exemples précis d’articles de ladite presse internationale pour illustrer son propos. (...)
Des mensonges éhontés sur Mediapart
C’est une autre récurrence de la langue sarkozyste : honnir Mediapart. « À l’origine de toute l’affaire, il y a l’officine Mediapart et ce fameux document dont le tribunal correctionnel de Paris a jugé que “le plus probable est qu’il soit un faux” », écrit Nicolas Sarkozy au sujet de la note dite « Moussa Koussa » révélée par Mediapart en avril 2012. « Le faux est établi », assène-t-il, à tort. Il est particulièrement bien placé pour savoir qu’à trois reprises, et jusque définitivement devant la Cour de cassation en 2019, la justice a jugé que la note Moussa Koussa n’était ni un faux intellectuel ni un faux matériel.
L’ancien président de la République ainsi que son lieutenant Brice Hortefeux, qui s’était joint à sa plainte pour faux et usage de faux, ont même dû verser à Mediapart de l’argent après avoir perdu leur procès. (...)
L’indécente comparaison avec Alfred Dreyfus
Nicolas Sarkozy n’en démord pas. Son sort est comparable à celui du capitaine Dreyfus, synonyme par-delà les siècles de l’erreur judiciaire par excellence (...)
« Faire du mal » : son désir de vengeance
L’autre personne à laquelle l’ancien président de la République aime à se comparer – en toute simplicité – est le personnage de fiction du roman d’Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo. En citant l’œuvre de Dumas dans son livre, Nicolas Sarkozy ne cache désormais plus son désir de vengeance.
Je n’ai pas envie de me rabaisser avec l’idée de faire du mal à ceux qui m’en ont tant fait, mais je sais qu’il va me falloir reconsidérer une partie de mes convictions.
La découverte de la prison
Dans Le Journal d’un prisonnier, qui aurait pu s’intituler « Vingt et un jours dans le “quartier VIP” de la prison de la Santé, avec cellule individuelle, officiers de sécurité à proximité et visites quotidiennes », Nicolas Sarkozy raconte également avec force détails ses trois semaines de détention. Et il est clair que ce fut une découverte pour l’ancien ministre de l’intérieur, pourtant chargé de ces sujets Place Beauvau : « Je fus frappé par l’absence de toute couleur. Le gris dominait tout, dévorait tout, recouvrait toutes les surfaces », écrit-il, décrivant aussi l’impossibilité de « regarder par la fenêtre ».
L’ex-chef de l’État a clairement été marqué par la violence carcérale qui touche quiconque entre en prison. Mais son récit a quelque chose d’indécent, là encore, au regard de son bilan en la matière, comme en ont témoigné plusieurs ancien·nes détenu·es sur le plateau de « À l’air libre » et dans cette tribune signée Noa Khamallah. « Votre justice ne connaissait ni nuance ni pitié. Elle frappait fort, elle frappait vite. Aujourd’hui, vous réclamez précisément ce que vous avez refusé aux autres : la compassion, la mesure, le temps », pouvait-on notamment y lire.
La fusion avec l’extrême droite
Le Journal d’un prisonnier est aussi un livre avec un dessein politique. Nicolas Sarkozy y réserve un sort tout particulier à Marine Le Pen, dont il a « apprécié [les] déclarations publiques à la suite de [s]a condamnation, qui étaient courageuses et dépourvues de toute ambiguïté ». « Certes, le contexte judiciaire pouvait nous rapprocher », admet-il en référence à la condamnation de la cheffe de file du Rassemblement national (RN) dans l’affaire des assistant·es européen·nes – dont le procès en appel s’ouvrira le 10 janvier. Mais il n’empêche : ce soutien l’a tout de même touché.
Tant et si bien que l’ancien chef de l’État a pris son téléphone pour passer un coup de fil à la triple candidate à la présidentielle, lui assurant au passage qu’il n’appellerait jamais plus au « front républicain » contre le RN. « Je l’assumerai en prenant le moment venu une position publique sur le sujet », lui aurait-il dit. Un peu plus tard dans le livre, il s’exprime sur l’avenir de la droite française – famille politique qu’il s’est pourtant évertué à détruire ces dernières années – en appelant au « rassemblement le plus large possible, sans exclusive ni anathème ».(...)
Les amis journalistes
Ô combien Nicolas Sarkozy a apprécié l’offensive médiatique orchestrée par les médias de Vincent Bolloré et l’ensemble du groupe Lagardère, dont il est administrateur. Alors certes, il ne le dit pas comme ça et préfère lire un billet de Pascal Praud comme « la lettre d’un ami cher qui souffr[e] à [s]a place ». Mais le résultat est le même : les figures phares de la chaîne CNews – qui officient également sur Europe 1 et dans Le Journal du dimanche – lui ont offert un soutien sans faille. « Les éditos courageux de Laurence Ferrari m’ont particulièrement touché », indique-t-il. (...)
– voir aussi :
– (A l’air libre - accès libre)
Sarkozy, son livre, ses yaourts : la parole à d’anciens détenus
Aprèsdu financement libyen de sa campagne de 2007, après le chœur des pleureurs médiatiques, après vingt jours de prison à la Santé au quartier VIP, revoilà Nicolas Sarkozy.
Le 10 décembre, l’ancien président sort un livre, Journal d’un prisonnier, aux éditions Fayard, détenues par Vincent Bolloré.
Une grande tournée des librairies est déjà annoncée, et le bruit médiatique va reprendre.
Pour l’occasion, Mediapart a choisi de donner la parole à celles et ceux qui l’ont rarement, et qu’on a surtout très peu entendu·es ces dernières semaines : trois ex détenu·es, dont les récits de prison sont bien plus intéressants pour comprendre les errements du système carcéral.
Nos invité·es :
- Justine Audouin, ancienne détenue, cheffe cuisinière ;
- Corentin Blanchard, fondateur de l’association Reve2Loup, formateur, réalisateur et poète ;
- Yannick Deslandes, fondateur de l’association Mur’mures, formateur et auteur de Au-delà les murs. 22 ans de prison et la lumière (éd. Balland) ;
- Ellen Salvi, responsable du pôle politique de Mediapart.
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