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Club de Mediapart/ Morgane Dujmovic Géographe, cartographe, politiste, chercheuse au CNRS
Les cours d’eau sont mortels pour qui n’est pas du bon côté – Épisode #1
#migrants #immigration #UE
Article mis en ligne le 27 juillet 2024
dernière modification le 25 juillet 2024

Le Pacte européen sur la migration et l’asile adopté ce printemps pourrait renforcer les traques policières visant des personnes exilées dans les Balkans. Depuis une vingtaine d’années, l’UE et Frontex y développent des dispositifs de surveillance aux effets mortels. En remontant les cours d’eau qui séparent plusieurs pays de la région, ce portfolio remonte aux sources de ce cycle de violences.

Cet article-portfolio constitue le premier volet d’une série dédiée aux conséquences humaines des politiques migratoires européennes externalisées dans les Balkans.

De la Korana à l’Una : les touristes, les habitant·e·s et les exilé·e·s

Nichée entre le massif Velebit et le mont Dinara qui fait frontière entre la Croatie et la Bosnie, la région croate de la Lika dévoile ses hauts plateaux de karst dans la lumière mitigée du printemps. Des stands de miel et de fromage alternent avec les troupeaux de vaches et de chevaux racés. On y trouve un refuge d’ours blessés où s’essaient des volontaires féru·e·s de nature, originaires de France ou d’Autriche ; ces dernier·ère·s côtoient sur les routes les touristes venu·e·s du monde entier qui se pressent pour visiter le célèbre parc national des cascades et lacs de Plitvice [1]. Seules les nombreuses fermes en ruines colorent le paysage d’une note inquiète, rappelant que c’est sur cette portion de la frontière que s’est joué l’un des épisodes les plus féroces de la guerre serbo-croate, de 1991 à 1995 [2]. Dans le calme revenu, qui pourrait se douter que ces hautes montagnes sont encore le lieu de corps à corps violents et parfois mortels ? (...)

. À proximité du parc de Plitvice, les forces de l’ordre se contentent de vérifier l’identité des voyageur·euse·s et de leur demander où ils·elles se rendent. Les noms sont parfois notés sur un papier pour garder trace des personnes et véhicules déjà vérifiés : le contrôle frontalier ne doit pas entraver ce début de saison touristique. (...)

Je progresse en altitude, me rapprochant du col qui marque la frontière à Ličko Petrovo Selo (Croatie) / Izačić (Bosnie-Herzégovine). Là, les fourgons de la police aux frontières se croisent avec plus d’intensité, certains à l’arrêt, d’autres en intervention (...)

Mais ce n’est qu’une fois le col passé, côté bosnien, qu’on perçoit les effets du jeu du chat et de la souris sordide qui s’instaure à la nuit tombée.

Le « jeu » (« game », en anglais), c’est le nom cynique donné depuis quelques années aux tentatives empêchées et sans cesse réinventées pour passer les frontières et rejoindre l’Union européenne (UE). Le canton bosnien d’Una-Sana est devenu l’un des théâtres de ce jeu depuis la fermeture du corridor officialisé dans les Balkans en 2015-2016 [3]. À l’extrême nord-ouest de la Bosnie, cette région représente l’une des voies les plus directes pour rallier le sud des Balkans à l’espace Schengen. (...)

. Comme à d’autres frontières de l’UE maintenues fermées, on voit couramment des groupes cheminant à pied le long de la route, sur la quinzaine de kilomètres qui séparent la ville du point frontière d’Izačić, soit tout juste refoulés par la police croate, soit en train de remonter vers la frontière pour tenter un nouveau game. (...)

Bien que catégorisées comme « vulnérables » par les institutions et organisations humanitaires, ces femmes, familles et enfants isolés sont soumis·e·s à des refoulements violents à chaque tentative avortée pour franchir les montagnes vers la Croatie. Pour celles et ceux qui ont déjà tenté la traversée, le camp est un lieu d’éternel retour en arrière, un espace de répit temporaire mais fragile, car les sens sont entièrement tournés vers la perspective d’une nouvelle tentative. Pour l’une des familles rencontrées, dont un membre récupère d’une blessure acquise sur les routes des Balkans, le moment n’est pas venu, « pas ce soir ». (...)

Dans le camp de l’UE à Lipa : à qui profite le game ?

À l’approche du camp de Lipa, un mot vient à l’esprit : lunaire. À l’éloignement de la ville s’ajoute un accès rendu difficile par une piste sinueuse de près de 3 kilomètres, enchaînement de nids de poule à travers la montagne menant à un plateau inhabité. Devant le camp, l’atmosphère désertique contraste avec l’architecture d’enceintes grillagées et le système de vidéo-surveillance surplombant. Omniprésents, les panneaux interdisant l’entrée et la prise d’image sont renforcés par les éléments de langage répétés par tous les membres de la sécurité policière, qui avertissent à chaque échange que « l’intégralité du camp est vidéo-protégé ».

La volonté d’isolement est ici palpable ; elle rejoint les intérêts des polices bosniennes et croates qui tiennent ainsi à distance de la frontière les hommes qui voudraient entreprendre un game, dans la perspective de les en dissuader. Pour les autorités municipales, la mise à l’écart des bassins de vie est une stratégie assumée, le camp de Lipa ayant servi périodiquement à évacuer les personnes exilées occupant des bâtiments abandonnés en ville, comme l’annonçait le maire de Bihać au printemps 2021 : « Il existe encore des lieux dans lesquels séjournent des migrants (…) que nous allons également vider, nettoyer et sceller dans les jours à venir » (...)

La localisation du camp est également conforme aux attentes de l’UE qui en a financé l’infrastructure et le fonctionnement à travers son programme « EU support to Migration and Border Management in BIH » (...)

le géographe Louis Fernier a entrepris de reconstituer l’espace de vie du camp à partir d’une méthode de reconstruction spatiale basée sur des plans d’évacuations et témoignages [25]. L’éloignement du camp, couplé aux ressources insuffisantes de la vie quotidienne, contribue à ce qu’il analyse dans son travail de thèse comme des « offenses spatiales » [26] à l’encontre des personnes exilées. (...)

Si en 2023, les personnes encampées à Lipa évoquaient des conditions relativement bonnes, en comparaison avec les camps d’autres pays (d’où le terme de camp "VIP" sur la carte de Louis Fernier), les paroles recueillies au printemps 2024 sur les mauvaises conditions de vie sont plus nombreuses et véhémentes. Malgré les conditions d’hébergement plutôt clémentes à cette période (entre 348 et 603 personnes enregistrées à Lipa, pour une capacité de 1512 lits), les personnes exilées semblent manquer de tout dans les camps que l’UE et sa délégation en Bosnie-Herzégovine s’enorgueillissent de financer, contrairement à l’ambiance « bon enfant » décrite dans les rapports bimensuels de l’OIM [27].

À l’intérieur du camp de Lipa, le contraste est d’autant plus frappant que le logo de l’UE trône partout, aux côtés de ceux de l’OIM et de la dizaine d’ONG habilitées à intervenir dans le camp pour garantir des conditions d’accueil minimales. Les manquements évoqués touchent à des besoins élémentaires (...)

La route d’accès au camp représente un autre symbole évocateur de ce contraste. Sur ce chemin de poussière crevassé, non entretenu, on croise des véhicules tous terrains et des vans floqués du logo de l’UE, issus de donations onéreuses (...)

La mise à l’écart et le dénuement font en revanche l’affaire de certain·e·s commerçant·e·s. Plusieurs magasins sont tolérés sur le terrain vague attenant au camp : nécessaires pour les personnes encampées, les produits qui y sont vendus sont aussi appréciés par les fonctionnaires de police qui viennent y acheter quotidiennement du pain, des cigarettes… Plusieurs hangars à l’abandon laissent imaginer une activité passée importante ; parmi ceux-ci on trouve encore la trace d’un magasin qui affiche un nom cynique : le « Game shop ». (...)

L’un des vendeurs décrit sans détours les profits réalisés localement avec les migrants : « Les gens ici ne sont généralement pas contents qu’il y ait des migrants, les accusent du moindre vol ou acte criminel, ils vont les accuser, mais en même temps les locaux en font un business important, imaginez, si on pense aux ventes, aux hébergements, aux taxis ! » (...)

Certains chauffeurs ne se cachent pas de générer une activité très lucrative et « d’utiliser les migrants pour de l’argent », selon les mots de l’un d’eux. Un autre, plus mesuré, me décrit longuement une activité pas si rentable, et plutôt risquée (...)

Comme la plupart des habitant·e·s de Bihać, les chauffeurs de taxis se trouvent ainsi à des postes avancés pour observer les pratiques répressives de la police croate, et leurs liens avec la stratégie de contrôle de l’UE à ses frontières sud-est. (...)

À suivre dans les prochains volets de cette série sur les conséquences humaines des politiques migratoires européennes dans les Balkans : les rescapé·e·s des pushbacks et de la géostratégie européenne, les illégalités de la police croate et le jeu trouble de Frontex, la mortalité aux fleuves-frontières et les impacts du nouveau Pacte.