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Mediapart
Laure Teulières, historienne : « L’anti-écologisme forme une digue absolue avec le réel »
#antiecologisme
Article mis en ligne le 1er janvier 2026
dernière modification le 30 décembre 2025

Codirectrice du livre « Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? », Laure Teulières décrypte le contexte global d’offensive anti-écologique, dans lequel s’inscrivent les élections municipales de 2026. Les Écologistes feront face, selon elle, à « une construction idéologique » difficile à abattre.

Alors que la « vague verte » des élections municipales de 2020 avait profité des mobilisations du mouvement climat, le scrutin de mars 2026 se déroulera dans un contexte global autrement hostile à l’écologie politique. Dans Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? (Seuil, 2025), un collectif de scientifiques, d’activistes et de journalistes documente ce phénomène qu’on peut traduire par « retour de bâton anti-écologique ». En France comme ailleurs, il prend la forme d’attaques pour « balayer tout ce que l’écologie représente », écrit ce collectif. (...)

L’alliance allant des macronistes au Rassemblement national (RN) qui détricote les textes de loi environnementaux, le discours anti-écologique qui alimente fausses polémiques ou fake news et fabrique de l’ignorance, ou encore certaines mobilisations sociales – comme celle d’une partie du monde agricole – qui prennent l’écologie comme bouc émissaire, participe de cette nouvelle dynamique, dont il faut connaître les acteurs et actrices pour mieux la contrecarrer. (...)

Laure Teulières : Chaque situation locale mériterait un examen particulier, mais il est certain que le contexte autour des enjeux écologiques a beaucoup changé entre 2020 et aujourd’hui. Les élections municipales de 2026 s’inscrivent dans ce moment où les discours anti-écologiques prolifèrent. Au-delà des politiques locales qui ont été menées à l’échelle de ces villes, si la « vague verte » enregistre un recul, voire un fort recul, ce contexte global aura pesé.

Comment définissez-vous cette période de « green backlash » ?

Ce que nous analysons sous ce terme est l’agrégation de forces politiques, économiques et industrielles pour détricoter les politiques environnementales et les vider de leur contenu, soit par une opposition frontale, soit par des stratégies d’affaiblissement silencieuses – réduction des moyens financiers, ambition des politiques publiques revue à la baisse, effectivité du droit mise en cause...

Cela se traduit par des attaques à la fois discursives mais aussi physiques, sous forme de répression contre ceux qui promeuvent une transition écologique au sens fort du terme. Ces attaques s’exercent aussi sur les scientifiques qui travaillent sur l’environnement, le climat et les enjeux sociétaux liés à la transition écologique. Ce phénomène s’exprime de manière caricaturale aux États-Unis, mais on en sent des signes avant-coureurs dans nos propres sociétés. C’est le contexte des prochaines élections municipales. (...)

Le discours public, le cadrage médiatique, le rappel des alertes scientifiques ont permis la mise en place de politiques publiques depuis les années 1990, même si elles étaient insuffisantes.

On aurait pu penser que les années 2010, avec l’accord de Paris en 2015, le mouvement climat de la jeunesse et le Green Deal au niveau européen, allaient provoquer un nouveau momentum. Mais depuis quelques années, un retournement extrêmement violent s’est produit, qui se manifeste à l’échelle internationale par l’accession au pouvoir de leaders politiques d’extrême droite, et la montée en puissance des barons de la tech et de leur vision anti-écologique du monde, jusqu’au mépris complet de toute compréhension scientifique de ces enjeux.

Cette dynamique se couple à une évolution réactionnaire de la scène politique en France, où une droite dite « républicaine » envisage une union avec l’extrême droite, dont l’extrême droite serait le cœur. Or celle-ci a fait de l’écologie un de ses boucs émissaires pour attiser la colère publique et la détourner. L’extrême droite instrumentalise des enjeux réels de justice sociale et de considération pour les classes populaires et les territoires ruraux pour alimenter une animosité contre l’écologie, alors que tous ces enjeux sont enchevêtrés. (...)

L’écologie punitive est une expression qui ne désigne rien de précis mais dont la force est de connoter un ensemble de clichés hostiles à l’écologie. C’est une terminologie qui masque les enjeux écologiques et attise un mécontentement contre des politiques publiques environnementales qui relèvent d’une gouvernance néolibérale. (...)

C’est une tactique politicienne qui marche assez bien parce que nous vivons dans une économie qui favorise la diffusion de la désinformation – la mainmise de milliardaires d’extrême droite sur les médias, les algorithmes sur les réseaux sociaux… Nos démocraties ont laissé se construire cet espace vicié et antidémocratique du débat public, qui donne la prime aux discours les plus caricaturaux et cyniques. (...)

Nous ne présupposons pas un « backlash » dans la population elle-même, mais les forces économiques, politiques, idéologiques et les lobbies poussent radicalement dans ce sens. (...)

De longue date, le milieu agricole est représenté par des syndicats qui défendent des intérêts agrariens, c’est-à-dire d’une agriculture enchâssée dans des structures agro-industrielles qui ne servent pas les intérêts des agriculteurs les plus petits, ne répondent pas aux enjeux réels de revenu agricole et de viabilité des exploitations. Il y a donc un décalage entre une colère agricole qu’on peut comprendre, et son détournement dans une direction anti-écologique. (...)

Les écologistes et les altermondialistes ont longtemps été, au Parlement européen, ceux qui montaient au créneau contre les accords commerciaux qui sacrifient l’agriculture à d’autres intérêts, mais ce n’est pas reconnu. L’anti-écologisme forme une digue absolue avec le réel. L’abattre est très difficile : il s’agit de dénouer des effets de mensonges, de travestissements et une manière de réécrire l’histoire. C’est un cadrage des représentations collectives qui est désormais bien enkysté, qui a parfois pris appui sur des caractéristiques réelles, mais qui est dans l’ensemble une construction idéologique facile à réactiver.