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"La police a pris nos téléphones, nos affaires, notre argent" : les refoulements continuent entre la Bulgarie et la Turquie
#migrants #Bulgarie #Frontex #immigration "pushbacks"
Article mis en ligne le 16 juin 2024
dernière modification le 15 juin 2024

La pratique des "pushbacks" par les garde-frontières bulgares a été particulièrement documentée en 2023, année précédant l’entrée de la Bulgarie dans l’espace Schengen. Dès mars 2024, les effectifs de Frontex ont triplé dans la zone frontalière avec la Turquie. Objectif affiché : contrôler les entrées en évitant les abus. Pourtant, les refoulements violents se poursuivent. Reportage à Svilengrad et Harmanli.

Rejoindre la Turquie est aisé pour les Marocains, qui n’ont pas besoin de visa pour se faire, et peuvent y atterrir en avion. En revanche, entrer en Bulgarie, donc en Europe, n’a rien de facile. (...)

Lors de ces refoulements, "à chaque fois, la police a pris nos téléphones, nos affaires, notre argent", dénonce Amine*. Son ami à côté imite la scène, en bombant le torse et en prenant une voix ferme : "La police dit : viens ! Donne ton téléphone !"
"Les agents ont tiré en l’air"

"Ils prenaient aussi nos vêtements", explique Amine. "Et nos chaussures", complète encore un autre. Ces pratiques humiliantes et violentes, de même que l’existence de centres de détention illégaux, ont été documentées par des enquêtes journalistiques et des rapports d’ONG, notamment au cours des années 2022 et 2023. (...)

Parfois, il y a les chiens des garde-frontières bulgares. "Les chiens... Beaucoup de problèmes avec les chiens", confie Amine, d’une voix plus lourde. Il passe la main sur sa jambe, pour montrer là où les bêtes mordent. Il se souvient avoir été aux côtés de deux personnes mordues qui, lorsqu’elles ont été refoulées vers la Turquie, "ont été emmenées dans un hôpital turc. Après, renvoyées au Maroc".

Amine assure qu’avant de lâcher les chiens, "les agents ont tiré en l’air en criant "stop ! stop ! OK ! Sit down !"". Qu’il a obéi, qu’il s’est accroupi. "Moi, stop", répète-t-il encore, recroquevillant son dos et posant les mains sur son crâne, comme pour prouver ses dires. "Moi stop : mais les chiens sont venus..." (...)

Osman, un Syrien de 25 ans rencontré un peu plus loin dans les terres, à Harmanli, raconte avoir subi le même type de violences. Lui, c’était en 2023. Six tentatives. À chaque fois : des vols d’affaires personnelles, affirme-t-il. À quatre reprises, des agents "nous ont forcés à nous déshabiller". Et puis il se souvient d’une fois "particulièrement violente : un de leurs chiens a mordu la jambe d’un ami. Les policiers ont rigolé".

10 000 refoulements entre janvier et avril (...)

Depuis fin mars, avec l’entrée de la Bulgarie dans l’espace Schengen, les effectifs de Frontex ont été triplés dans cette zone à la frontière avec la Turquie. Aux yeux d’Iliana Savova, directrice du Comité Helsinki qui documente depuis des années les pratiques aux frontières bulgares, cette présence est bénéfique. "Depuis leur déploiement fin mars, les pratiques violentes et humiliantes qui accompagnaient les pushbacks ont diminué. Nous avons encore peu de recul, mais dans quelques mois on pourra réellement juger (de la situation) sur des statistiques", soutient-elle.

Dans son dernier rapport, publié en avril, le ministère de l’Intérieur enregistre 10 041 cas de migrants "revenus seuls à l’intérieur d’un pays voisin" suite à l’action de la police aux frontières, entre début janvier et fin avril 2024. La formulation, un peu alambiquée, correspond aux pushbacks, expliquent l’ensemble des ONG interrogées. Y compris le Comité Helsinki, qui a décompté, via sa propre méthodologie peu ou prou le même nombre de refoulements. (...)

Frontex : une réponse ou une couverture du problème ? (...)

d’après une récente enquête du Balkan Investigative Reporting Network (BIRN), l’agence de garde-frontières européenne a longtemps été informée des refoulements violents de la part des agents bulgares, sans mettre fin à ceux-ci. De plus, ses agents restent souvent maintenus à l’écart des "points chauds" où les pires pratiques s’exercent, expliquait aussi le BIRN. (...)

Qu’en est-il aujourd’hui ? Des rapports d’incidents sur des violences, comme celles subies par Amine et ses amis, ont-ils été transmis ces derniers mois ?

Sollicité à ce sujet, le porte-parole de Frontex ne donne pas de dates, mais indique que ses équipes sont "parfaitement conscientes de la gravité et de la sensibilité des allégations de refoulements et d’autres violations potentielles des droits. Lorsque de tels problèmes sont signalés, Frontex les prend très au sérieux. Notre responsable des droits fondamentaux a rédigé plusieurs rapports d’incidents graves sur des violations présumées commises par des agents bulgares et a fait part de plusieurs recommandations aux autorités bulgares sur la base de ses conclusions."

De manière générale, "nos opérations comprennent un certain nombre d’outils destinés à protéger ces droits, tels que le déploiement de contrôleurs des droits fondamentaux, la formation complète des garde-frontières et la mise en place de systèmes solides de signalement des incidents", assure Frontex. (...)

"La police a pris nos téléphones, nos affaires, notre argent" : les refoulements continuent entre la Bulgarie et la Turquie (...)