Des centaines de migrants attendent dans le nord de la France de pouvoir traverser la Manche pour rejoindre l’Angleterre. Déboutés de leur demande d’asile ou "dublinés" dans un autre pays européen, ces exilés sont persuadés que leur avenir se joue au Royaume-Uni. La plupart n’avait pourtant pas envisagé cette destination lorsqu’ils ont fuient leur pays. Reportage auprès de migrants rencontrés à Loon-Plage.
Elle provoque un mouvement de foule, cette voiture immatriculée au Royaume-Uni. Le véhicule vient à peine de se garer sur un terrain vague de Loon-Plage, dans le nord de la France, que des dizaines de personnes se ruent sur la remorque d’un humanitaire originaire du Pays de Galles. Le rituel peut débuter : par groupe de deux ou trois, les migrants retirent les morceaux de bois et les palettes qui s’amoncellent à l’arrière de la voiture pour les emmener dans leur campement de fortune disséminé dans les bosquets à quelques mètres de là. Le bois, un bien précieux qui permet aux exilés d’allumer des feux pour se réchauffer alors qu’une vague de froid touche le pays cette semaine. (...)
"En Angleterre, je pourrais reprendre ma vie"
"L’Angleterre, c’est ma dernière chance", lance le jeune homme de 28 ans. Ce n’était pourtant pas sa première destination lorsqu’il a quitté son pays en 2017. Après quatre années passées en Libye, Dawet parvient à rejoindre l’Italie puis les Pays-Bas en 2021, où il demande l’asile. D’abord "dubliné"
, il demande finalement l’asile aux Pays-Bas un an et demi plus tard. Depuis, il attend toujours une réponse à son dossier.
"Ils me disaient d’être patient, que ma demande serait bientôt traitée mais je n’en pouvais plus d’attendre. Ma vie est en suspens depuis sept ans. Je ne travaille pas, je n’ai pas d’argent, je n’ai rien", dit-il. Résigné, le jeune homme décide donc de reprendre la route, direction le nord de la France pour rejoindre le Royaume-Uni. "Là-bas, j’aurai des papiers plus rapidement, je pourrai reprendre ma vie", pense-t-il. (...)
D’autres fuient aussi le règlement de Dublin, qui ne s’applique plus au Royaume-Uni depuis le Brexit et la sortie du pays de l’Union européenne. Ainsi, les exilés qui ont déposé leurs empreintes dans un autre Etat de l’UE ne peuvent plus être expulsés d’Angleterre. (...)
Erfanullah fait partie de ces gens-là. "Dubliné" en Belgique, il a été contraint de dormir dans les rues de Bruxelles plusieurs mois. "Pendant la période où t’es sous le règlement de Dublin, tu n’as pas de logement, pas de nourriture… C’était très difficile, alors j’ai pris la décision d’aller à Londres. Ce sera plus simple pour moi là-bas", estime cet Afghan d’une vingtaine d’années.
"Il y a l’idée que l’herbe est plus verte ailleurs"
Comme Souleymane, Dawet, ou Erfanullah, ils sont des centaines ce jour-là à rêver d’Angleterre. La grande majorité d’entre eux a été ballotés pendant des années de pays européen en pays européen. Le Royaume-Uni représente donc la seule échappatoire qu’ils leur restent, même si ce n’était pas leur but initial. L’eldorado britannique, c’est le dernier espoir dans leur long chemin d’exil, jalonné d’échecs. (...)
S’il est vrai que les demandeurs d’asile sont pris en charge dans le système d’accueil britannique, les conditions de vie dans les centres sont en revanche régulièrement dénoncées par les associations. En 2023, les organisations Human Rights Watch et Just Fair avaient publié un rapport dans lequel elles estimaient que les exilés étaient logés dans des conditions "inhumaines" dans les hôtels et les hébergements provisoires au Royaume-Uni. (...)
Le mythe sur la rapidité du traitement des dossiers d’asile est aussi tenace. Pourtant, la réalité est toute autre. Le système d’asile étant débordé outre-Manche, les exilés doivent attendre de longs mois pour obtenir une réponse. (...)
Peu importe, ces arguments ne convainquent pas les migrants rencontrés à Loon-Plage. (...)