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Marie-Claude Saliceti
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"Je n’ai pas d’argent pour les sortir de prison", Christian est sans nouvelles de sa femme et de son bébé, emprisonnés en Libye
#migrants #libye
Article mis en ligne le 21 novembre 2023
dernière modification le 20 novembre 2023

Christian*, un Camerounais de 33 ans, a été intercepté en mer par les garde-côtes libyens alors qu’il tentait de rejoindre les côtes européennes en traversant la Méditerranée avec sa femme et ses deux enfants, dont un bébé de quatre mois. La famille a été séparée au port, et envoyée dans deux prisons différentes : Christian avec son enfant de deux ans et demi, sa femme avec le bébé. Lui a réussi à quitter le centre de détention, mais il n’a plus de nouvelles de son épouse et s’inquiète pour elle et le nourrisson. Témoignage.

(...) C’était très frustrant, car lors de notre interception, on a vu le Geo Barents [navire humanitaire de Médecins sans frontières, ndlr] passer juste à côté de nous. Mais c’était déjà trop tard, les Libyens nous avaient attrapés.
"Je n’ai pas de nouvelles de ma femme depuis notre arrestation"

Lorsque nous sommes arrivés au port de Tripoli dans la soirée de samedi, les Libyens ont frappé tout le monde : les hommes, mais aussi les femmes. Ces dernières pleuraient et leur suppliaient d’arrêter.

Ils ont séparé les femmes des hommes. Mon épouse est restée avec le bébé, et moi avec notre petit garçon. Les femmes ont été emmenées dans la prison d’Abu Slim, et les hommes dans celle d’Ain Zara. (...)

Mon fils était malade : il tremblait et avait la diarrhée. Je ne suis resté qu’une seule nuit à Ain Zara : un gardien a eu pitié de nous et il nous a fait sortir. Il a dit qu’on ne pouvait pas enfermer un petit garçon en prison. Un autre ami, qui avait lui aussi un enfant, a également été libéré. On a été chanceux. Même si la plupart des Libyens sont cruels envers les migrants, il y a des exceptions. (...)

Ma femme, elle, n’a pas eu cette chance. Je n’ai pas de nouvelles depuis notre arrestation. L’ainé n’arrête pas de pleurer et réclame sa mère en permanence. Je m’inquiète pour elle car les centres libyens sont très violents.

J’espère pouvoir vite la retrouver mais pour sortir de prison, il faut donner de l’argent, environ 5 000 dinars [près de 1 000 euros, ndlr] depuis Abu Slim. Mais je n’en ai pas, je n’ai rien. Certaines personnes y sont depuis des années. Des femmes et des enfants meurent là-bas. C’est inhumain ce qu’il se passe dans les prisons de ce pays. Et Abu Slim est un centre particulièrement violent.
"On est en perpétuel danger"

Quand nous sommes arrivés en Libye en 2020, nous avons déjà été séparés plusieurs mois. J’ai été mis en prison à Bani Walid, où j’ai été torturé par les gardes en échange de ma libération. Ils me fouettaient avec des barres de fer et m’électrocutaient avec des tuyaux. Plusieurs personnes n’ont pas résisté aux tortures et sont mortes sous mes yeux. C’était l’enfer sur terre. (...)

Après quatre mois de violences, les geôliers ont compris que personne ne pouvait m’aider pour payer ma libération. J’ai été relâché, je ressemblais à un squelette. (...)

Ma femme avait réussi à éviter la prison et s’était réfugiée à Zaouia [ville de l’ouest de la Libye, connue pour être un lieu de départs des canots de migrants, ndlr]. Des Noirs l’ont aidée et on a fini par se retrouver grâce à Facebook quand je suis sorti. (...)

"Les passeurs nous ont menti" (...)

Tout ce que je souhaite aujourd’hui, c’est la libération de ma femme et de mon bébé. J’aimerais rejoindre n’importe quel pays d’Europe, peu importe. Mais je veux donner une meilleure éducation à mes enfants et pouvoir leur offrir un avenir.

Je suis fatigué de tout ça. Cette vie est trop difficile. J’ai vu trop de choses que je ne pourrai jamais oublier. Parfois, je me dis que seule la mort est la solution."