Dans leur livre « L’exil, toujours recommencé », la sociologue Anne-Claire Defossez et l’anthropologue Didier Fassin livrent une chronique de la frontière franco-italienne et des routes migratoires qui y mènent. Ils redoutent les effets « délétères » de la loi immigration.
Terre de passage depuis plus d’un millénaire, la frontière franco-italienne a vu ces sept dernières années un nouveau public frapper à ses portes. Des personnes en quête d’un refuge, venant d’abord d’Afrique subsaharienne, puis du Maroc, de l’Afghanistan ou de l’Iran, et plus récemment du Soudan ou de l’Érythrée, ont tenté de gagner la France, après des voyages longs de plusieurs années, pour s’y installer ou poursuivre leur parcours migratoire vers d’autres pays d’Europe.
Contraintes de s’adapter en permanence, elles sont plongées dans un « exil toujours recommencé », comme en rend compte le titre du livre publié au Seuil d’Anne-Claire Defossez, sociologue et chercheuse à l’Institute for Advanced Study de Princeton (États-Unis), et Didier Fassin, anthropologue et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). L’auteur et l’autrice se sont rendu·es à la frontière, durant cinq ans, pour en saisir les enjeux et l’évolution. Il y a une « généalogie de la racialisation de la frontière », affirment-ils. « Tout le monde n’est pas traité de la même façon », souligne Didier Fassin dans notre entretien.
Face à la militarisation récente de cette zone, aux refoulements et aux morts occasionnées par le renforcement des contrôles, ils décrivent l’inefficacité des politiques adoptées par les dirigeants français, et le tissu de solidarité qui s’est structuré en parallèle, souvent criminalisé par les autorités alors qu’il démontre une « hyperobéissance à la loi » (Didier Fassin), en même temps qu’une « forme de résistance à une maltraitance d’État » (Anne-Claire Defossez). Rappelant sans cesse à l’État les obligations qu’il ne respecte pas au regard du droit national et international, au nom d’une politique du chiffre qui ne vise qu’à conforter l’extrême droite dans ses fantasmes. (...)
Dans les causes du départ, on retrouve la violence, mais aussi le désir de découvrir un « ailleurs », et les effets de la colonisation, avec une forme d’attachement pour la France et pour la langue… Qu’est-ce qui vous a le plus frappés ?
Didier Fassin : Il y a une diversité de raisons. D’abord la violence physique et les menaces pesant sur leur vie, comme les minorités hazaras en Afghanistan, des protestataires contre le régime iranien ou des Nigérians attaqués par Boko Haram. Beaucoup doivent partir dans des conditions parfois tragiques et précipitées.
Par ailleurs, il faut mentionner les violences conjugales, les femmes qui fuient les brutalités de leur conjoint ou les pressions de leurs parents, et les violences familiales, contre des enfants par exemple après le décès de leur père. Il y a enfin une autre forme de violence, structurelle, liée à la pauvreté. C’est l’absence de futur dans leur pays qui pousse certains à partir, des Maghrébins notamment, qui ont fait des études mais sont réduits au chômage ou contraints d’accepter des emplois non qualifiés. (...)
Didier Fassin : Tout le monde n’est pas traité de la même façon. Les Européens blancs peuvent la franchir par la route, sans être contrôlés. Les autres, non. L’apparence physique est donc un élément de discernement. Pour ne pas être accusés de discrimination raciale, des policiers nous expliquaient qu’en voyant des personnes de couleur à bord d’une voiture, ils contrôlaient celles de devant et de derrière également. (...)
Beaucoup restent plusieurs jours dans le désert et les plus vulnérables, les femmes et enfants, meurent de soif. Selon le Missing Migrants Project, cette loi a multiplié par huit le nombre de morts dans cette zone. Voilà les conséquences de cette politique européenne dans les pays tiers. L’externalisation permet de ne pas voir ce qui se passe et peut donner l’impression que cela se passe ailleurs, alors qu’elle est mise en place à la demande de l’UE, avec son argent. Il y a une violence politique de la frontière. (...)
Anne-Claire Defossez : Cette politique part de l’idée fausse selon laquelle la France serait un pays trop attractif. Il faudrait donc réduire son attractivité pour qu’elle ne devienne pas désirable pour les étrangers. Or, ceux qui tentent de passer la frontière à la recherche d’un lieu de vie moins dangereux ne connaissent rien de l’AME (aide médicale de l’État) ou des aides sociales. Toute la rhétorique de l’« appel d’air » est purement idéologique. (...)
La solidarité que vous avez pu observer à cette frontière va-t-elle tendre à se renforcer dans ce contexte politique ?
Anne-Claire Defossez : Elle ne va pas se démentir et continuera d’exister. Elle repose sur des personnes très engagées, qui, quelle que soit leur trajectoire personnelle, s’inscrivent dans une action de plus en plus politique, à mesure qu’elles comprennent que la condition des exilés est le produit de l’action des pouvoirs publics. Elle est devenue une forme de résistance à une maltraitance d’État. Ce qui fait la force de cette solidarité, c’est aussi sa diversité et son renouvellement constant. Au-delà des divergences politiques, toutes et tous se retrouvent autour de l’accueil inconditionnel, même dans des moments de crise.
Didier Fassin : On parle beaucoup aujourd’hui de désobéissance civile. Or, pour les maraudeurs et les accueillants, il faudrait plutôt parler d’hyperobéissance à la loi, qu’ils sont très attentifs à respecter. En fait, ce sont eux qui rappellent à l’État que c’est lui qui ne la respecte pas. Pas plus qu’il ne tient compte des conventions internationales en matière de droits des exilés.