En Finlande, le gouvernement conservateur arrivé au pouvoir en 2023 ne cesse de durcir les politiques migratoires du pays. La situation est particulièrement difficile pour les migrants cherchant du travail, victimes de discrimination sur le marché de l’emploi.
"Doit-on postuler en finnois ?", demande Lamine Messaoudi à un employé d’une agence de recrutement. "J’ai postulé à presque tous les emplois sur votre plateforme, même pour être agent d’entretien, mais c’est difficile", assure-t-il.
Le Marocain de 28 ans fait partie d’une centaine de migrants qui participent à un salon de l’emploi "MegaMatchmaking" dans la ville d’Oulu, dans le centre de la Finlande. Nombre d’entre eux, comme Lamine Messaoudi, sont au chômage. D’autres sont là pour nouer des contacts et pratiquer leur finnois. (...)
Durcissement de la politique migratoire
"La première barrière est la langue", explique Lamine Messaoudi à InfoMigrants. Il dit avoir postulé à quelque 250 emplois ces deux dernières années. "Vous devez parler le finnois plus ou moins couramment, sinon vous ne pouvez pas comprendre votre patron ou votre collègue", constate-t-il.
S’ajoute à ces exigences, l’arrivée au pouvoir l’an dernier d’un coalition gouvernementale de droite comprenant le Parti des Finlandais, une formation nationaliste. Depuis, les lois en matière d’immigration et d’asile ont subi un tour de vis. (...)
Les durcissements concernent le regroupement familial, l’aide financière aux demandeurs d’asile, la détention et l’expulsion des demandeurs d’asile déboutés, et enfin l’entrée des étrangers sur le territoire finlandais. En outre, le gouvernement a annoncé en avril que toutes les frontières terrestres avec la Russie resteront fermées indéfiniment et que le droit d’asile est effectivement suspendu.
"Le nombre et la rapidité des changements sont sans précédent", affirme Erna Bodström, chercheuse à l’Institut finlandais des migrations (...)
Difficultés à recruter des talents internationaux
Anna-Maija Västilä, qui aide les entreprises finlandaises à recruter, note que le secteur privé fait face à une longue démarche pour obtenir un permis de travail pour leurs employés étrangers. Cette procédure incombe au Migri, le service finlandais de l’immigration.
Ces lourdeurs peuvent amener les entreprises finlandaises à être "moins disposées à embaucher des étrangers", estime Anna-Maija Västilä, présente à la foire de l’emploi.
Ses clients seraient notamment préoccupés par la volonté du gouvernement d’imposer un délai allant de trois à six mois aux étrangers licenciés pour trouver un nouvel emploi, à défaut de devoir quitter le pays.
Or, "le processus d’embauche en Finlande est très long", explique Anna-Maija Västilä. "Les entreprises peuvent organiser jusqu’à cinq séries d’entretiens. Il n’est donc pas possible de trouver du travail rapidement, surtout dans son propre domaine." (...)
Les employeurs estiment également que les nouvelles lois entravent leur développement. Antti Honkanen, qui travaille pour une grande société finlandaise de conseil en informatique, déplore le décalage entre les besoins croissants des secteurs privé et public en travailleurs et le durcissement des exigences, notamment en matière linguistique.
"Nous voudrions embaucher des compétences de niveau international, mais comme les lois et les réglementations sont de plus en plus strictes, cela devient de plus en plus difficile chaque année", affirme-t-il, ajoutant que le secteur public exige désormais de parler couramment le finnois. (...)
"Nous sommes vraiment un petit pays et si nous ne sommes pas en mesure d’attirer des talents internationaux, soit à cause de la bureaucratie, soit parce que nous ne faisons pas en sorte que les gens se sentent les bienvenus, nous perdons énormément de connaissances, d’idées et de réseaux", explique la spécialiste du recrutement Anna-Maija Västilä.
De plus, selon Antti Honkanen, un grand nombre de personnes qui s’étaient installées en Finlande pour travailler envisagent désormais de quitter le pays. (...)
Le Ghanéen Lukumanu Iddrisu, craint que "les politiques qui ne donnent pas aux gens le sentiment de faire partie d’un groupe ne conduisent à de nombreux autres problèmes", et voit le risque d’une hausse "des discriminations, du racisme et éventuellement de la violence" de la part des Finlandais votant à droite.
Attaques contre des immigrés
A environ cinq minutes en voiture du salon de l’emploi se trouve le centre commercial Valkea, dans le centre-ville d’Oulu. Un mineur immigré et un homme d’origine étrangère y ont été poignardés cette année dans deux attaques distinctes à seulement quelques jours d’intervalle. Dans les deux cas, les motivations sont présumées racistes. Les deux victimes ont survécu. En septembre dernier, un autre jeune migrant a survécu de justesse à une attaque au couteau laquelle, selon les autorités, n’était pas à caractère raciste. (...)
Hausse des incidents racistes
Une série d’enquêtes et d’études statistiques montrent une augmentation des incidents xénophobes et de comportements hostiles envers les étrangers ces dernières années. (...)
L’enquête "Etre noir dans l’Union européenne" réalisée l’an dernier a révélé que la Finlande est l’un des pays du continent les plus hostiles aux personnes noires.
La Finlande arrive même à la première position du classement concernant les violences racistes, puisque 11 % des personnes interrogées ont déclaré avoir subi une agression raciste au cours des cinq années précédant l’enquête. (...)
De plus en plus de crimes de haine
Le nombre de crimes de haine signalés est en constante augmentation depuis 2017. Selon le rapport annuel de la police finlandaise, la grande majorité des 1 200 cas recensés l’an dernier présentaient des motivations racistes, les suspects les plus courants étant de jeunes hommes blancs finlandais.
"La majorité des victimes sont des citoyens finlandais, mais ils viennent de différents horizons ethniques", explique la chercheuse Gwenaëlle Bauvois. Elle note également que, selon les estimations de la police, seule une victime sur cinq porte plainte. Le rapport de police indique que le nombre de "crimes d’incitation à la haine a doublé" entre 2022 et 2023. (...)
Gwenaëlle Bauvois y voit un lien avec la rhétorique xénophobe de la coalition au pouvoir et les théories conspirationnistes du Parti des Finlandais qui répand des informations pouvant inciter à la violence.
L’année dernière, un homme politique finlandais a été accusé d’avoir lancé de fausses alertes à la bombe contre les locaux de trois autres partis politiques.
En 2018, un élu local a été condamné à une amende pour avoir incité à la violence contre la Croix-Rouge finlandaise, qui gère de nombreux centres d’accueil pour demandeurs d’asile dans le pays. Gwenaëlle Bauvois estime que ce type de comportement et de rhétorique a des conséquences concrètes pour les migrants en Finlande.
Selon elle, "cela peut conduire certains des partisans les plus radicaux du Parti des Finlandais, et de la droite radicale en général, à commettre eux-mêmes des crimes. Il peut s’agir de harcèlement en ligne, mais aussi d’agressions physiques, y compris des crimes potentiellement plus graves comme des agressions à l’arme blanche". (...)
Les politiques migratoires se sont progressivement durci
"Dès décembre 2015, le gouvernement a dénoncé une migration incontrôlée et lancé un programme visant à empêcher les demandeurs d’asile de venir en Finlande", rappelle Erna Bodström, de l’Institut finlandais des migrations. À partir de 2016, et sous l’impulsion du Parti des Finlandanis, le gouvernement a notamment abrogé un statut de protection internationale et a rendu le regroupement familial plus difficile.
Depuis les élections de l’année dernière, le Parti des Finlandais, qui recueille actuellement 16 % des voix, a réussi à imposer à ses partenaires de coalition son programme anti-immigration, qui touche directement ou indirectement environ une personne sur dix en Finlande, soit parce qu’elle est immigrée ou parce que ses parents le sont. (...)