
La marque française a choisi le Bangladesh, pays pauvre d’Asie du Sud, pour fabriquer ses chaussures et vêtements de sport. Sur place, Decathlon sélectionne les sous-traitants qui paient les salaires les plus faibles, révèlent des documents confidentiels obtenus par Disclose. Quitte à travailler avec des usines clandestines et dangereuses pour leurs employé·es.
Une forme élancée, un poids plume et un prix tout aussi léger. La chaussure Kalenji Run 100 concentre tout le savoir-faire de Decathlon. Vendue 13 euros la paire, elle incarne le slogan de la marque française depuis 1976 : « rendre le sport accessible à tous ». Une performance d’autant plus impressionnante que Decathlon a déboursé moitié moins pour la fabriquer, à l’autre bout de la planète, au Bangladesh. Mais de l’exploit commercial à l’exploitation pure et simple des ouvriers, il n’y a qu’un pas que la multinationale du sport n’hésite pas à franchir. Au risque d’engendrer une concurrence féroce et dangereuse entre ses fournisseurs, favorisant l’embauche d’adolescent·es et l’activité d’usines clandestines dans le pays.
C’est ce que dévoile l’enquête de Disclose, basée sur l’analyse de plusieurs dizaines de documents internes à Decathlon et les témoignages d’anciens salariés rompus aux pratiques commerciales sauvages de la firme française au Bangladesh. Un pays où sont fabriqués certains des modèles de chaussures les plus vendus des sous-marques Quechua, Kalenji ou Kipsta. (...)
Decathlon recherche des sous-traitants « low-cost », voire « ultra low-cost », comme le renseigne une liste interne de fournisseurs transmise par une source. Un document sensible pour l’enseigne française, qui se refuse à communiquer le nom de ses partenaires de fabrication. Au Bangladesh, ils sont pas moins de 73, dont 16 dédiés exclusivement à la production de chaussures.
« Decathlon se bat pour le moindre centime » (...)
Pour s’assurer de partager la même « culture de réduction des coûts », Decathlon exige de ses sous-traitants bangladais qu’ils lui communiquent l’intégralité de leurs dépenses. Prix des machines, salaires, loyers, frais administratifs… Ces centaines de chiffres sont répertoriés par l’équipementier et mis bout à bout pour déterminer le « coût par minute » de chaque usine. Soit le prix de revient de 60 secondes de main d’œuvre. Un savant calcul qui aboutit à un résultat à quatre décimales : 0,030 euros par minute en moyenne pour un fabricant de chaussures au Bangladesh (...)
d’autres enseignes occidentales telles que Nike ou Adidas ont adopté ce système de « maîtrise absolue des coûts » au Bangladesh. Avec une spécificité, toutefois, pour Decathlon : elle vend ses articles beaucoup moins cher que ses concurrents. Alors, « pour faire baisser les coûts de fabrication, nous n’avions qu’un levier, explique un autre ancien salarié du groupe : Le coût de la main d’œuvre ». (...)
87 euros par mois pour 60 heures par semaine
D’après le tableau du « coût par minute » calculé par Decathlon et obtenu par Disclose, les travailleur·euses d’Edison gagnaient, en moyenne, en 2020, l’équivalent de 87 euros par mois (8 447 takas). Le tout pour 10 heures de travail quotidien, 6 jours par semaine. Et seulement 13 jours de congés payés par an.
« La plupart des employés d’Edison acceptent de tels salaires car ils veulent fuir la misère subie dans les zones rurales » (...)
Des photos publiées sur Google Maps confirment la présence d’adolescent·es au sein des ateliers où sont fabriquées les chaussures Decathlon. Difficile d’estimer leur âge, mais au Bangladesh, le travail est autorisé dès 14 ans. Et à partir de 15 ans, selon le code de conduite que la multinationale française destine à ses fournisseurs. (...)
Malgré les défaillances de ses autocontrôles, Decathlon n’a jamais rejoint le programme international de santé et de sûreté dans l’industrie textile, lancé à la suite de la catastrophe du Rana Plaza, qui a fait plus de 1 100 morts en 2013. Cet accord, signé par 190 marques comme Uniqlo, Primark ou Puma, garantit la réalisation d’inspections indépendantes dans les usines, dont les résultats détaillés sont communiqués publiquement. Tout le contraire des pratiques en cours chez Decathlon. (...)
Il est un dernier secret de fabrication que la multinationale se garde bien de révéler : le recours à des « usines clandestines », selon les mots d’un ancien salarié, pour fabriquer certains composants des chaussures made in Bangladesh. « On les appelle les fournisseurs de rang 3, précise cet ancien employé local. Ils représentent jusqu’à 10 % de la composition finale d’une basket ». Ce sont eux qui peuvent par exemple approvisionner les sous-traitants officiels de Decathlon en tissus, plastiques ou étiquettes.
Droit des travailleur·euses, sûreté des bâtiments… La marque n’effectue aucun contrôle de ces ateliers invisibles dans sa liste de sous-traitants. (...)
« Quand vous avez 1 million d’étiquettes à produire, et qu’elles coûtent 3 centimes l’unité chez un fournisseur de rang 2, contre 1 centime chez un fournisseur de rang 3, le calcul est vite fait, poursuit l’ancien salarié de Decathlon. Le meilleur prix doit être atteint par tous les moyens ».