Le « problème des drogues », c’est loin d’être le seul problème des drogués : c’est le problème des mafias et des gangs ; le problème de l’économie de survie des quartiers déshérités ; le problème de la transmission du sida ; le problème des relations intergénérationnelles ; le problème plus général des « échafaudages de secours » que chaque société s’autorise pour continuer à tenir debout, tant il a toujours existé des drogues légales ; et encore le problème de l’avenir de l’agriculture française ou des frontières de l’Europe. Face à l’explosion actuelle de cette prolifération de problèmes, il n’y a désormais plus d’autre issue que la légalisation de toutes les drogues. C’est-à-dire non seulement la dépénalisation de l’usage, mais l’autorisation légale de la production et de la distribution. C’est à en dessiner les contours, à identifier les difficultés concrètes et les questions infiniment plus sérieuses qui se poseront à l’occasion (qu’elles soient éthiques, économiques, sociales ou politiques) qu’il faut désormais s’atteler.
(...) Le contexte nous y porte. Au cours de l’année qui vient de s’écouler, un débat semble avoir pris au niveau international puis national sur le statut légal des drogues, qui montre qu’il n’est plus aujourd’hui totalement martien de défendre une telle position, même si elle reste très minoritaire. Appel international de scientifiques engagés dans la lutte contre le sida à l’été 2010 pour que « soit reconsidérée l’approche répressive de la politique mondiale sur la drogue » ; déclaration quelques mois plus tard du rapporteur spécial sur le droit à la santé de l’ONU « pour un changement fondamental de la politique des drogues » ; rapport d’une Commission mondiale sur la politique des drogues [1] appelant en juin dernier à réformer de façon « urgente » les politiques de contrôle des stupéfiants, et à « encourager l’expérimentation par les gouvernements de modèles de régulation légale des drogues, afin de réduire le pouvoir de la criminalité organisée et protéger la santé et la sécurité de leurs citoyens » — les épisodes n’ont cessé de se succéder, jusqu’à gagner la France en juin avec la proposition de l’ancien ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant d’une « légalisation contrôlée du cannabis ». Or la question n’est plus aujourd’hui de seulement déconstruire, mais aussi de construire, et de débattre de ce qu’on voudrait mettre à la place de la prohibition (...)
la question n’est pas de savoir si les drogues sont dangereuses en soi, ou par elles-mêmes, mais de savoir si elles sont moins dangereuses en régime de prohibition qu’elles ne le sont en régime de légalisation — à savoir de production et de distribution contrôlées. Or la réponse est presque trop simple : contrôler la délivrance d’un produit permet non seulement de contrôler sa composition (finis le cannabis coupé au pneu, l’héroïne mêlée de strychnine, le cachet d’ecstasy contenant tout sauf de l’ecstasy), mais aussi d’en définir les conditions d’accès (dont pourront être exclus par exemple les mineurs et les personnes présentant un certificat médical d’inaptitude à l’usage), de peser sur les volumes en circulation et les prix, et d’accompagner sa délivrance de messages de prévention. Autant de questions aujourd’hui laissées à l’appréciation d’un empilement de marchés hétéroclites, depuis l’investissement mafieux qui lance la chaîne des reventes, jusqu’aux petits commerces de subsistance qui la bouclent.
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les lois sur les drogues fonctionnent à l’envers : elles excluent au lieu de protéger, prétendent dresser une paroi étanche entre ceux qui usent des drogues et ceux qui n’en usent pas. Donner une coloration morale à l’interdit adossé à ces lois est indécent et ravageant : c’est abandonner sans cadre non seulement les consommateurs mais tous ceux qui les accompagnent, les familles, les éducateurs.