(...) L’historienne, maitresse de conférence et formatrice, décrypte les programmes d’histoire d’après l’extrême-droite, sa vision de l’Histoire, ses critiques sur les programmes et méthodes d’enseignement. L’Histoire d’après l’extrême droite est « une matière réduite à la transmission descendante d’un roman national mémorisé et restitué à l’identique par les élèves ne peut viser à former un citoyen libre et éclairé : elle contribue plutôt à façonner des sujets obéissants ». Un décryptage utile des idées fallacieuses et obsessions de l’extrême-droite.
L’enseignement de l’histoire, une vieille obsession
D’après Marine le Pen, dans son ouvrage Pour que vive la France publié en 2012, « les élites cherchent à nous désapprendre l’Histoire de France[1] ». En posant cette affirmation, l’élue renoue avec une vieille obsession de l’extrême droite, celle de l’enseignement de l’histoire. Trois disciplines cristallisent en effet l’intérêt du Front national depuis sa création en 1972 : la langue française, l’éducation civique et l’histoire[2]. Il faut dire que la discipline historique est conçue, depuis le XIXe siècle, comme un incomparable instrument d’adhésion à la communauté nationale. La triple candidate à la présidentielle se proclame donc la protectrice de cette discipline. (...)
Les critiques de l’extrême-droite envers les programmes actuels (...)
Si Marine le Pen critique les programmes d’histoire (sans les avoir lus), elle n’atteint pas le niveau de révisionnisme d’un Éric Zemmour, dont les innombrables falsifications ont poussé un collectif d’historien-nes à démentir ses affirmations une par une dans un livre publié en 2022 sous le titre Zemmour contre l’histoire[10]. Ses obsessions sont les mêmes que celles de l’élue du RN : la Seconde Guerre mondiale (Pétain aurait protégé les Juifs français et préparé la revanche contre l’Allemagne nazie) ; la « bénédiction[11] » qu’aurait été la colonisation (l’usage systématique de la torture en Algérie était légitime, Maurice Audin a mérité son assassinat par l’armée française, le massacre des Algériens jetés dans la Seine en 1961 était le fruit de leur décision de manifester malgré l’interdiction) ; la Révolution française (qui aurait planifié un génocide en Vendée et serait le fruit d’un complot des hommes des Lumières). (...)
Le programme d’histoire idéal de l’extrême droite
Point commun à tous les penseurs d’extrême droite : il faut enseigner l’histoire glorieuse de la France, une histoire empreinte de nostalgie pour un pays jadis conquérant, fier et indépendant alors qu’il serait désormais en voie de dissolution. Cette conception de l’histoire scolaire va de pair avec une personnification et une essentialisation de la France. D’après Marine le Pen, « la France chancelle, tombe, mais toujours se relève et reprend sa grandeur. […] C’est bien la France éternelle qui inspire mon action.[13] » Cette « France éternelle » entretient le mythe d’une société « ethniquement stable », qui n’aurait pas été le produit de migrations et qui serait restée imperméable aux divers apports culturels venus de ses frontières. (...)
Ce roman national qui idéalise des grands hommes, « tous aussi visionnaires que patriotes[17] », laisse de côté de nombreuses avancées de la recherche historique qui ont progressivement imprégné les programmes scolaires, comme l’histoire des femmes et du genre ou les subaltern studies – qui proposent une histoire par en bas, attentive aux classes dominées et aux minorités.
Les méthodes d’enseignement de l’histoire préconisées par l’extrême droite
Les méthodes didactiques recommandées par cette famille politique sont en contradiction avec celles actuellement en place. Ainsi, le Collectif Racine, initialement proche du Rassemblement national, désormais rallié à Debout la France, réclame d’« instaurer le cours magistral à tous les niveaux, dans toutes les disciplines […] car il représente la forme correspondant à l’autorité du maître (...)
Nulle part, il n’est question de mettre les élèves en situation de participer à des échanges argumentés, de mettre en perspective leur point de vue par rapport à celui des autres. En somme, nulle part il n’est question de participer au développement de leur esprit critique. (...)
Une matière réduite à la transmission descendante d’un roman national mémorisé et restitué à l’identique par les élèves ne peut viser à former un citoyen libre et éclairé : elle contribue plutôt à façonner des sujets obéissants.