Avec plus de 60 morts depuis janvier, l’année 2024 s’annonce de loin comme la plus meurtrière pour les migrants dans la Manche. Pour éviter les interceptions par les forces de l’ordre, les passeurs leur font prendre de plus en plus de risques. Face à eux, les policiers et magistrats s’activent pour démanteler les filières d’immigration clandestine, mais semblent parfois dépassés par l’ampleur du phénomène. InfoMigrants a pu récolter leurs témoignages rares et éclairants.
Dans le nord de la France, il ne se passe plus une semaine sans un nouveau naufrage de migrants. Depuis le début de l’année, au moins 63 exilés sont morts en tentant de rejoindre le Royaume-Uni en "small-boats", ces canots de fortune sur lesquelles les passeurs entassent jusqu’à 80 passagers par traversée.
Aujourd’hui, "les naufrages, c’est presque devenu la normalité pour nous", glisse une source policière à InfoMigrants. (...)
Auparavant enfoui dans le sable, le matériel nautique arrive désormais au dernier moment sur les côtes, acheminé par des convois de véhicules venus d’Allemagne. Ce qui complique la tâche aux forces de l’ordre. Le phénomène des "taxi-boat" a aussi considérablement changé la donne. (...)
Avant, la noyade était la principale cause de décès. Aujourd’hui, les risques sont multiples. Début octobre, un enfant de deux ans est mort étouffé dans un canot surchargé qui s’était disloqué au large des côtes. "C’est devenu n’importe quoi. Quand j’ai quitté mon poste, on avait des migrants qui attaquaient les bateaux [pour monter dedans] lors de la mise à l’eau", soupire Maxime*, ancien policier spécialisé dans la lutte contre le trafic de migrants. (...)
Face à cette réalité de plus en plus dure, policiers et gendarmes dédiés à la lutte contre l’immigration clandestine semblent parfois découragés : "C’est un sentiment de frustration et d’impuissance, explique Marc Musiol, délégué Unité pour la police aux frontières (PAF) de Calais, Dunkerque et Coquelles. Une fois que les migrants sont à bord [des canots], qu’est-ce qu’on peut faire ? J’ai déjà entendu à la radio des agents qui allaient récupérer des enfants à la nage". (...)
Des dossiers qui s’empilent (...)
Une situation qui crée de la frustration chez les policiers : "Quand je suis arrivé, on ne prenait pas n’importe quelle affaire. Et plus ça allait, plus on s’est retrouvés gavés de dossiers, il fallait faire vite, et on avait parfois l’impression de bâcler le travail", constate Maxime, ancien enquêteur. "À la base, l’Oltim c’est le travail sur du temps long, des filatures, de la vraie investigation. Dans les antennes de Lille ou Calais, vu le volume d’enquêtes, ils n’ont plus le temps pour gérer les gros dossiers. Ils font 80 heures par semaine, alors pour la vie familiale ça devient compliqué", analyse Cédric Castes délégué national du syndicat Unité à la police aux frontières.
"On a rarement un coup d’avance" (...)
"On est rarement assez nombreux pour interroger tous les migrants. Ce sont des personnes qui veulent retenter la traversée, donc ils ne veulent pas forcément parler, et en plus ce sont des victimes, donc nous ne sommes pas censés les interroger comme en garde en vue", explique Maxime*. (...)
Des filières difficiles à remonter
Quand les naufrages font plusieurs morts, comme le plus meurtrier survenu en novembre 2021 près de Calais - où 27 personnes avait péri -, le parquet local se dessaisit au profit de la Juridiction interrégionale spécialisée de Lille (JIRS) qui traite les gros dossiers de criminalité organisée. Cette semaine, 18 membres d’un réseau de passeurs ont été condamnés par le tribunal de Lille à des peines jusqu’à 15 ans de prison pour avoir organisé plus de 10 000 traversées clandestines entre la France et l’Angleterre. L’enquête a été réalisée sous la direction de la JIRS de Lille. (...)
Mais ces dossiers, d’une grande complexité et qui concernent souvent plusieurs pays, sont rares. La majeur partie des enquêtes porte sur de petits lieutenants du trafic, souvent eux-mêmes migrants (...)
du point de vue des migrants qui ont déjà franchi des dizaines de milliers de kilomètres, franchir la Manche reste bien moins effrayant que l’expérience des prisons libyennes ou la traversée de la Méditerranée. "Ce passage de la Manche est un enfer, mais quand on est sur la plage et qu’on aperçoit les côtes anglaises [qui se situent à une quarantaine de kilomètres, ndlr], on se dit que c’est accessible", résume la magistrate Manon Lefèbvre. Les réseaux ont vite compris la manne financière que pouvait représenter ce mirage (...)
Procédures judiciaires complexes
Quant aux petits passeurs, difficile de dire si les peines appliquées par les tribunaux français s’avèrent dissuasives. Avec la dernière loi Immigration, adoptée en janvier 2024, le gouvernement permet aux procureurs de criminaliser certains dossiers de "small-boats", lorsqu’ils sont commis en bande organisée et avec péril imminent.
Mais cette disposition n’est pas du goût de tous : "Le fait de passer d’un délit à un crime, en termes de communication c’est une avancée. Mais en interne on a toujours été dubitatif sur le fait de criminaliser le trafic de migrants. Il était déjà bien sanctionné par les tribunaux, dans la mesure où l’on obtenait déjà des sanctions de sept ou huit ans de prison. (...)
Malgré ces débats, la plupart des spécialistes interrogés estiment que la France garde une longueur d’avance sur ses voisins européens en matière de lutte contre le trafic de migrants. (...)