(...) Une décision à contre-courant des politiques actuelles menées en Europe, mais aussi aux États-Unis, où la traque des résidents en situation irrégulière est devenue la règle. Un demi-million de régularisations donc, en Espagne, tandis que, de l’autre côté des Pyrénées, l’espace politique et public est de plus en plus colonisé par des discours anti-immigration, racistes et islamophobes, relayés par des médias mainstream en partie contrôlés par des milliardaires d’extrême droite.
En Espagne, comme ailleurs dans le monde, les travailleurs et travailleuses illégaux participent activement à l’économie.
(...) Il est intéressant de se pencher plus précisément sur la notion de « travailleur illégal » (ou « clandestin »). Derrière le « travail dissimulé », pour reprendre les éléments de langage de l’État français, se cache en réalité une continuité coloniale au service du capitalisme. Celui-ci n’a aucun intérêt à voir disparaître cette main-d’œuvre bon marché, et le nombre d’expulsions reste bien souvent en dessous des promesses politiques. Même aux États-Unis, où la milice de Donald Trump, ICE, procède à des rafles massives de prétendus « clandestins » : entre 340 000 et 400 000 personnes ont été déportées en un an alors que, selon le Migration Policy Institute, 47,8 millions d’immigrés vivaient dans le pays en 2023, soit 14,3 % de la population états-unienne.
Les travailleuses et travailleurs en situation irrégulière sont essentiel·les au fonctionnement des économies capitalistes, comme l’esclavage et le travail forcé l’ont été durant l’exploitation coloniale. (...)
Le système capitaliste recherche avant tout des ouvrier·ères à bas coût, en dessous des normes légales. Il s’appuie sur les États qui, en refusant des droits aux immigrés tout en les criminalisant, poussent des centaines de milliers d’exilé·es à accepter des conditions de travail dégradées. Plus « dociles », ils et elles se font exploiter. Cette situation entretient une « concurrence » déloyale sur le marché du travail local mais, surtout, enrichit les commanditaires, y compris des compagnies du CAC 40 qui ne sont jamais sanctionnées pour avoir eu recours à ce « travail dissimulé » via une multitude de sous-traitants.
L’anthropologue Emmanuel Terray (1935-2024) a conceptualisé ce phénomène sous le terme de « délocalisation sur place » (voir Sans-papiers. L’archaïsme fatal, La Découverte, 1999) (...)
Pour ce faire, il s’agit selon lui d’« assurer la vulnérabilité administrative des illégaux », afin « qu’ils soient non seulement expulsables à tout moment, mais qu’ils soient aussi constamment exposés aux chantages, à la délation et à l’extorsion. Leur vulnérabilité est totale, ils sont exposés à toutes les exploitations et à tous les esclavages. Parce que, d’après la législation, ce sont des délinquants ».
Ces mots résonnent particulièrement à la lecture d’une enquête réalisée par la CGT, dévoilée le 28 janvier par le journal L’Humanité et consultée par Afrique XXI. (...)
Parmi les 288 témoignages recueillis, ont été relevés des propos racistes, sexistes et homophobes, entendus lors des audiences de la CNDA, alors que cette cour « constitue la dernière chance des demandeurs et demandeuses d’asile pour faire valoir leur droit, avant qu’iels ne fassent l’objet d’une éventuelle obligation de quitter le territoire français (OQTF) ». (...)
Les propos sont scandaleux, insupportables, et interrogent sur l’impartialité des juges (...)
Cette violence institutionnelle entretient une terreur sur laquelle prospère le capitalisme mondial dans la plus pure tradition coloniale. (...)
Cette déshumanisation est pratique quand il s’agit d’esclavagiser l’autre et d’entretenir un système de domination fondé sur l’origine. Ce n’est pas une nouveauté, mais une continuité.