Cinq jours après le passage du cyclone Chido qui a ravagé Mayotte, le président de la République, en visite sur l’archipel, a remis le sujet de l’immigration clandestine sur la table. Le chef de l’État veut augmenter, voire presque doubler, le nombre d’expulsions et "mettre fin" aux bidonvilles, lieux de vie précaires de nombre de migrants mais aussi de Mahorais et d’étrangers en situation régulière.
(...) Le chef de l’État vise principalement l’immigration comorienne, majoritaire à Mayotte. Ainsi, il souhaite voir la loi modifiée. "On a une difficulté liée à la géographie et l’histoire de Mayotte et de la relation aux Comores. Et aujourd’hui, les rigidités de nos textes ne sont pas du tout adaptées à la situation. Il faut permettre de rendre moins incitatifs l’immigration clandestine", a-t-il dit. Et d’ajouter : "On va donc durcir ces dispositifs et durcir les moyens que nous mettons pour lutter contre l’immigration clandestine au-delà des opérations qu’on a déjà pu faire ces dernières années". (...)
Quelques jours plus tôt, le 17 décembre, c’est le ministre de l’Intérieur démissionnaire Bruno Retailleau qui a suscité la polémique après ses propos sur "le jour d’après". "On ne pourra pas reconstruire Mayotte sans traiter, avec la plus grande détermination, la question migratoire. Il faudra légiférer pour qu’à Mayotte, comme partout sur le territoire national, la France reprenne le contrôle de son immigration", avait-il tweeté.
"La question de la nationalité ne devrait même pas se poser"
Des propos qui ont scandalisé l’opposition en France car ce discours intervient alors même que nombre d’habitants de l’île interrogés par InfoMigrants attendent toujours l’arrivée de l’aide. "Dans les bidonvilles de Mayotte, on laisse mourir des gens dans les décombres, car les secours ne sont pas encore sur place. Tout débat sur l’immigration est aujourd’hui obscène", a déclaré la cheffe des Ecologistes, Marine Tondelier. Le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, a qualifié le ministre démissionnaire "d’obsessionnel indécent et inconséquent".
"Des annonces indécentes", juge aussi Vittoria Logrippo, déléguée de La Cimade, association d’aide aux migrants, pour la région de l’océan Indien, contactée par InfoMigrants. (...)
"La question de la nationalité ne devrait même pas se poser dans les circonstances actuelles", commente de son côté Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit public à l’Université Jean Moulin Lyon 3 et membre de l’Institut Convergences Migrations. (...)
À Mayotte, où environ 100 000 personnes vivent sans-papiers, l’immigration clandestine revient régulièrement au centre des débats. En 2023, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérald Darmanin, avait lancé l’opération Wuambushu qui visait à détruire l’habitat insalubre et expulser massivement des étrangers. Le bilan est mitigé : fin 2023, quelque 700 logements informels ont été détruits dans le cadre de cette opération, contre un objectif d’un millier. Près de 25 000 reconduites à la frontière ont eu lieu, soit autant qu’en 2022.
Chaque année en effet, entre 20 000 et 25 000 personnes sont expulsées de l’archipel, soit plus que tous les autres départements de France réunis. Un chiffre qui montre que Mayotte est un cas à part.
"Un délire du chiffre qui provoque des situations désastreuses", commente Marie-Laure Basilien-Gainche. En raison de l’expulsion de leurs parents, de nombreux enfants se retrouvent isolés sur l’île et sombrent dans une délinquance de survie ou sont victimes de réseaux. En mai 2023, plusieurs Comoriens interrogés par InfoMigrants confiaient vivre constamment dans la peur de se faire expulser.
Traumatisé par la politique menée à leur encontre, certains craignent même de se rendre aux distributions d’aide humanitaire de peur de s’y faire arrêter. (...)
Concernant le durcissement de la législation visant à "rendre moins incitatifs l’immigration clandestine", Mayotte est déjà un régime d’exception. Les titres de séjour y sont particuliers, l’examen de la demande d’asile accéléré et le droit du sol limité. Sur ce dernier point, l’ancien ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, souhaitant lui aussi "couper l’attractivité" du territoire, avait même proposé de le supprimer avant que la crise politique française ne mette au placard ce projet. (...)
"La question des inégalités sociales et le manque d’investissement de l’État dans les services publics et les infrastructures sont à la source des problèmes qui nourrissent la désagrégation sociale à Mayotte", conclut la professeure. Un problème d’autant plus décisif aujourd’hui étant donné qu’au-delà des bidonvilles totalement détruits, les dégâts provoqués par le passage du cyclone qui a dévasté la quasi-totalité des infrastructures de l’archipel sont colossaux.