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l’ Orient le Jour
Anne-Marie Eddé : à Gaza, « il y a une volonté méthodique de détruire le patrimoine culturel palestinien »
#israel #palestine #Hamas #Cisjordanie #Gaza
Article mis en ligne le 12 mars 2025
dernière modification le 10 mars 2025

L’historienne Anne-Marie Eddé évoque l’étendue des destructions du patrimoine de Gaza et l’attachement viscéral des habitants à leur histoire.

Co-organisatrice avec Mathilde Boudier du cycle de conférences consacré à l’histoire plurimillénaire de la bande de Gaza qui s’ouvre le 10 mars à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’historienne médiéviste Anne-Marie Eddé revient pour L’Orient-Le Jour sur la nécessité de transmettre cet héritage, dans un contexte marqué par la volonté affichée d’Israël d’effacer l’identité palestinienne.

(...) Pourquoi organiser un cycle de conferences sur l’histoire de Gaza aujourd’hui et rappeler son caractere plurimillenaire ?

Dans les circonstances actuelles, il est plus que nécessaire de rappeler que l’histoire du conflit israélo-palestinien n’a pas commencé le 7 Octobre 2023 et qu’il s’inscrit dans un contexte de longue durée. Dans les discours des responsables israéliens, il existe aujourd’hui une négation de l’existence même des Palestiniens. Une rhétorique qui prétend qu’ils sont une invention, qu’ils n’ont ni culture ni histoire. Or un peuple se définit et se construit en référence à son passé. Le cycle de conférences qui s’ouvre à la Sorbonne s’inscrit dans une volonté de lutter contre cet effacement des Palestiniens (...)

La guerre à Gaza, telle qu’elle est conduite par le gouvernement d’extrême-droite israélien, depuis le mois d’octobre 2023, témoigne d’une volonté méthodique et systématique de détruire le patrimoine culturel, dans le but d’effacer les traces de l’histoire palestinienne. Face à cette situation, Fabrice Virgili, directeur de recherche au CNRS, a réuni autour de lui à partir de mars 2024, une équipe pluridisciplinaire d’une quarantaine de chercheurs (historiens, archéologues, politologues, géographes, sociologues…) qui ont tous accepté de contribuer bénévolement à l’inventaire et à l’histoire de ce patrimoine bombardé, afin d’en conserver la trace, de retracer sa très longue histoire, pour que personne ne puisse nier un jour son existence. Ce travail sera, par ailleurs, utile à la reconstruction de Gaza, lorsque le jour sera venu.

Pour inventorier et cartographier ce patrimoine, nous nous fondons sur les listes de l’Unesco – qui à ce jour a répertorié 83 sites partiellement ou totalement détruits – et de l’Icomos (International Council on Monuments and Sites). Nous les croisons avec des données issues d’organismes internationaux, du ministère du Tourisme et des Antiquités de Ramallah, du travail des archéologues et journalistes palestiniens sur place, ou encore d’informations satellitaires fournies par Unosat (United Nations Satellite Centre). Chaque chercheur dresse une fiche par site ou monument et retrace son histoire en rassemblant toute la documentation le concernant – y compris les photographies avant et après destruction. (...)

nous pourrions aussi, dans un deuxième temps, envisager un patrimoine environnemental et immatériel (transmissions de traditions et de savoirs oraux, pratiques sociales et religieuses, etc.)

Enfin, nous cherchons à sensibiliser le grand public, au travers de l’organisation de tables rondes, conférences, séminaires et interventions dans les médias. (...)

Comment les équipes palestiniennes ont-elles pu travailler dans le contexte d’une guerre si dévastatrice ?

La principale préoccupation des habitants de Gaza a été, durant ces quinze mois de conflit, de rester en vie, de trouver de quoi nourrir leurs enfants et un lieu où s’abriter. Les équipes palestiniennes ont bien évidemment interrompu leur travail durant cette période. Mais il ne faut pas sous-estimer l’attachement des Palestiniens à leur terre, à leur histoire et à leur patrimoine. Beaucoup a été fait depuis les années 1990 pour le conserver et le restaurer, pour former des archéologues et des conservateurs du patrimoine et des archives. Environ 211 manuscrits de la mosquée el-Omari ont été numérisés. C’est dire l’importance que les habitants de Gaza et les Palestiniens en général accordent à leur passé. Ce n’est pas une question accessoire : imaginons un instant qu’au Liban on rase Baalbek, Byblos et Tyr. On devine l’émotion et le traumatisme que ça provoquerait. Le patrimoine c’est ce qui fonde l’identité d’un peuple et sa cohésion sociale. (...)

Le terme d’urbicide fait référence à la destruction d’une ville non pas en tant qu’objectif militaire, mais en tant qu’objectif identitaire. Il s’agit de détruire l’identité d’une population, en effaçant son histoire, sa culture et sa mémoire. Lorsqu’une armée détruit une université à la dynamite, après l’avoir occupée puis évacuée, lorsqu’elle retourne des cimetières au bulldozer, comme cela a été fait à Gaza, ce n’est pas pour détruire des tunnels, ni pour rechercher des armes ou des combattants, c’est pour tout effacer, jusqu’au souvenir des morts. C’est pour obliger une population à s’exiler, car comment se projeter dans l’avenir sur une terre privée d’histoire et de mémoire ? Donc oui, je pense que ce qui se passe à Gaza est un urbicide. (...)

La vision de Donald Trump est une vision qui part du principe que Gaza n’est plus qu’un champ de ruines sans intérêt et pire, que cette Riviera doit se faire sans les Palestiniens. Ce projet vise tout simplement à prendre possession de Gaza en expulsant deux millions de Palestiniens ou à autoriser Israël à l’annexer.

Donald Trump parviendra-t-il à réaliser son projet ? Cela fait plus de 75 ans que les Palestiniens résistent et rien ne dit que les pays dans lesquels il veut les envoyer les accepteront. C’est une vision délirante qui révèle une ignorance totale de l’histoire de la région et ne propose aucune véritable solution au conflit.