En Allemagne, le manque de main d’oeuvre touche de nombreux secteurs, notamment celui de la restauration. Certains chefs d’établissements déplorent toutefois des lois sur l’immigration inefficaces pour attirer des travailleurs étrangers.
"C’est complètement fou. Nous sommes confrontés à des problèmes incessants pour embaucher de bons cuisiniers et de bons serveurs. Je ne comprends plus rien, je ne sais plus vers qui me tourner", se désole Gregor Lemke, dans un documentaire du média public ARD. Il est gérant du restaurant Klosterwirt an der Frauenkirche à Munich, en Bavière, mais aussi directeur de l’organisation des restaurateurs du centre-ville (Verein Münchner Innenstadtwirte).
La part de travailleurs étrangers dans la gastronomie est élevée. Quelque 80 nationalités sont représentées dans le restaurant de Gregor Lemke, l’un des plus grands de Munich. Si les longues heures de travail, le stress permanent et des salaires relativement bas n’attirent plus les travailleurs allemands, le secteur reste potentiellement attrayant pour de nombreux migrants qui veulent s’installer en Allemagne par la voie légale.
Pourtant, entre leur entretien et leur arrivée, des mois, voire des années, peuvent s’écouler, affirment les restaurateurs, qui estiment que les nouvelles procédures accélérées ne facilitent pour le moment pas les recrutements à l’étranger. (...)
"Quelles genres de personnes allons nous garder, si l’on ne retient pas quelqu’un qui travaille à temps plein depuis trois ans, paie ses impôts, parle bien l’allemand", demande Oliver Wendel, à l’aéroport. Ashti Salam Abdi travaillait pour lui depuis juillet 2023. (...) "C’était mi-octobre, il est venu nous voir au bureau en pleurant. On lui a dit qu’il devra partir le 2 novembre. Cela nous a beaucoup marqués", se souvient Oliver Wendel. (...)
Un système parfois "absurde"
Pour Ashti Salam Abdi, le retour à Erbil, loin de sa famille, est difficile. "Ce n’est pas mon pays, je ne sais pas comment me comporter ici", dit-il dans un allemand courant.
Oliver Wendel l’appelle et prend des nouvelles presque une fois par semaine. "Il ne se passe pas grand chose, explique Ashti Salam Abdi. Je passe la plupart de mes journées à la maison, je ne sors pas beaucoup. J’espère simplement que le visa arrivera bientôt. En attendant, j’essaie de regarder des films allemands sur YouTube, pour conserver mon niveau d’allemand".
"Le cas d’Ashti m’a paru dès le départ tellement absurde que j’ai estimé que je devais l’aider", explique le restaurateur de Munich. (...)
Après avoir consulté des avocats, Oliver Wendel se lance dans la procédure accélérée pour les travailleurs qualifiés et dépose une demande de visa pour Ashti Salam Abdi, afin de lui permettre d’achever la formation qu’il avait déjà commencée.
Avant de retourner en Irak, le jeune homme avait passé un test d’allemand pour prouver qu’il a le niveau requis, soit un niveau B1. "Finalement, huit semaines plus tard, il a reçu les résultats l’informant qu’il avait réussi. Nous pensions alors qu’il suffirait d’attendre deux, voire trois semaines, pour qu’un visa lui soit accordé", dit Oliver Wendel. En mars 2024, il attendait toujours. (...)
L’Allemagne risque-t-elle de prendre du retard ?
Le professeur Herbert Brücker craint que l’Allemagne ne soit distancée par d’autres pays européens, qui recherchent également des travailleurs dans des pays tiers pour stimuler leur économie et qui facilitent considérablement l’accès à leur marché de l’emploi.
"En Scandinavie, par exemple, on examine de manière très générale les qualifications et la formation d’une personne. Les vérifications se font dans un délai de trois à cinq jours ouvrables", affirme-t-il. (...)
Le professeur Herbert Brücker note que les lois sur l’immigration sont élaborées "dans un climat d’anxiété et de peur".
Il déplore que "les lois sont rédigées par des experts juridiques qui se basent sur des cas très extrêmes et le scénario du pire. Bien sûr, il arrive que les choses tournent mal. Il y aura toujours des personnes qui viendront ici et qui auront besoin d’une aide sociale et d’une assistance, ce qui pèsera sur nos ressources. C’est vraiment la grande crainte qui se cache derrière toutes ces lois prudentes. Mais pour nous, qui prenons des décisions basées sur l’économie, nous voyons combien nous perdrons sur le plan économique si ces personnes ne viennent pas. Ces pertes sont bien plus importantes que lorsque, dans quelques cas, quelqu’un a besoin d’une aide sociale plus importante de la part du système". (...)
Dans le cas de l’Irakien Ashti Salam Abdi, la persévérance a payée. Il a fini par obtenir son visa de formation au bout de cinq mois et a pu revenir en Allemagne pour entamer sa formation dans l’établissement d’Oliver Wendel.