Dix ans après sa signature, que devient l’accord entre l’Union européenne et la Turquie ? Acté en mars 2016, ce texte faisait suite à l’afflux migratoire qui avait agité l’Europe. Ankara s’était alors engagée à exercer des contrôles plus stricts à ses frontières pour juguler l’immigration illégale. En retour, Bruxelles devait financer à hauteur de 6 milliards d’euros l’accueil et l’accompagnement des réfugiés sur le sol turc.
Signée et immédiatement controversée, cette déclaration UE-Turquie (couramment appelée "l’accord") prévoyait de renvoyer vers la Turquie tous les migrants arrivés après le 20 mars 2016 irrégulièrement par la mer sur les îles grecques et qui ne pourraient prétendre à une protection internationale.
Par ailleurs, le mécanisme dit du "un pour un" avait aussi été mis en place : pour chaque Syrien renvoyé vers la Turquie au départ des îles grecques, un autre Syrien devait être réinstallé depuis la Turquie vers l’Union européenne (UE) grâce à un corridor humanitaire, dans la limite de 72 000 personnes.
En contrepartie, l’UE a alloué, dans un premier temps, 6 milliards d’euros à Ankara. La déclaration prévoyait d’ailleurs qu’une partie de ces fonds serve à un contrôle strict aux frontières par les forces de l’ordre turques.
"Il a contribué à la diminution de la migration irrégulière", déclare l’UE (...)
"On peut reconnaître que cet accord a été un succès pour les pays européens qui réclamaient un mur à l’extérieur de leurs frontières. Et ce mur turc a tenu", commente Samim Akgönül, professeur à l’université de Strasbourg, directeur du département d’études turques, contacté par InfoMigrants.
"Pour les immigrés eux-mêmes restés en Turquie, il y a aussi une part de ’succès’. Malgré les discriminations dont ils sont victimes, malgré le discours parfois raciste des autorités, malgré leur statut précaire de ’protection temporaire’, les millions de Syriens venus en Turquie se sont enracinés dans le pays. Ils ont eu des enfants en 10 ans. Des enfants nés en Turquie qui font aujourd’hui intégralement partie de la population turque". (...)
Reste que Bruxelles a dû faire des concessions "pour garder cet accord viable", rappelle aussi à InfoMigrants Samim Akgönül. "L’UE a dû fermer les yeux sur les manquements aux droits de l’Homme dans le pays ou encore sur la question des détentions arbitraires, par exemple".
"Dissuasion, restriction, externalisation de l’asile"
Du côté des ONG, la colère est toujours intacte. "Cet accord a profondément remodelé la politique migratoire de l’Union européenne en introduisant un modèle axé sur la dissuasion, la restriction et l’externalisation de l’asile hors des frontières de l’UE", dénonce Médecins sans frontières (MSF) dans un communiqué du 18 mars 2026.
Pour MSF, l’accord "qualifié de ’succès’ par la Commission européenne" a surtout eu "un coût humain énorme", insistant sur le sort de "milliers de personnes [qui] continuent de subir des conditions inhumaines" dans les centres du pays.
Dans les hotspot des îles grecques (aussi appelés RIC - centre de réception et d’identification), à Lesbos, Kos, Chios encore Samos, de nombreuses ONG dénoncent, à l’instar de MSF, des conditions de vie difficiles pour les exilés et des retards dans la gestion des dossiers d’asile alors que les arrivées se poursuivent. (...)
MSF dénonce aussi un accord ayant fait des émules. "Au cours de la dernière décennie [...] l’UE a étendu sa coopération à des pays tels que la Libye, la Tunisie, le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc, le Niger, l’Égypte et divers États des Balkans occidentaux, afin d’empêcher l’arrivée de personnes en Europe".
Depuis plusieurs années en effet, l’UE a multiplié les partenariats avec de nombreux pays pour lutter contre l’immigration irrégulière. En 2017, un accord (renouvelé) a été noué avec la Libye, en 2023 avec la Tunisie, ou encore en 2024 avec l’Égypte.
Pour Amnesty International, l’accord était déjà "un échec cuisant" en 2021, selon les termes employés par l’ONG lors du 5e anniversaire de sa signature.
À plusieurs reprises, la Turquie a utilisé cet accord migratoire comme un levier politique dans ses relations avec l’UE (...)