Attendu à Mayotte les 1er et 2 novembre, Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, a reporté sa visite en raison de la tempête Ciaran. Alors qu’un deuxième volet de l’opération Wuambushu est en préparation, que l’ensemble des services publics est à terre et que la population a soif, les forces de l’ordre, soutenues par une partie des élus et des « collectifs de citoyens » qui ne cachent pas leur xénophobie, multiplient les arrestations et les expulsions dans la plus grande illégalité. Un à un, tous les verrous moraux et juridiques sautent. Reportage en « sous-France ».
Mtsamoudou (commune de Bandrélé), le 21 octobre 2023, 16h30. Une fois n’est pas coutume, les gendarmes ont débarqué aux abords de la rampe d’eau qui jouxte deux quartiers précaires du village. C’est ici que les habitants se ravitaillent, pour trimballer ensuite seaux et jerricans jusque dans leurs maisons en tôle. Mais en cette fin d’après-midi, tous ont fui à l’arrivée des militaires, laissant derrière eux récipients en tout genre et l’espoir d’avoir de l’eau dans un contexte de restrictions toujours plus drastiques face à la pénurie. Derrière les bidons abandonnés, un camion militaire, un van, un 4x4. L’activité encore renforcée des forces de l’ordre pour paver le terrain à un “Wuambushu 2” a aussi son nom de code : “Opération Tempête 976”.
« Ils sont moins nombreux que d’habitude mais on ne sait jamais ce qu’il peut se passer, ils embarquent n’importe qui s’il n’a pas ses papiers sur lui », témoigne une jeune femme, revenue carte d’identité française en poche remplir ses bidons après la débandade.
La semaine précédente, le 15 octobre, les militaires avaient investi le quartier et étaient rentrés dans les maisons, selon les témoignages de villageois. Après avoir rempli leurs camions d’habitants arrachés à leurs familles sans distinction, ils avaient foncé vers la caserne de gendarmerie de Mamoudzou. Puis direction le centre de rétention de Petite-Terre.
Grâce à une mobilisation inédite, la femme d’un réfugié et maman d’enfants ayant le même statut a pu être libérée in extremis. Son cas relevait de l’évidence absolue. Mais tous les autres habitants interpellés ont été expulsés vers les Comores voisines, qu’importe leur situation. Alors, ce samedi 21 octobre, les voisins ont peur, d’autant plus que leur quartier est promis à la destruction dans le cadre des politiques de « Wuambushu ». (...)
Sous la pression de collectifs xénophobes (...)
Deux mois durant, les militants ont ainsi empêché toute tentative de faire valoir des droits au séjour, conduisant de fait des milliers de personnes dans la clandestinité. Une aubaine pour la préfecture, sommée par le gouvernement de rattraper son retard sur les expulsions- rendues inopérantes quelques semaines par la fermeture des frontières comoriennes en avril- et qui ne tient visiblement plus compte que d’une carte de séjour ou d’identité française, présentée derechef, pour refréner son obsession d’expulsions.
La préfecture a d’ailleurs ses propres méthodes pour créer la clandestinité : régulièrement depuis le début de l’année 2023, elle retire les titres de séjours délivrés aux personnes qui se sont domiciliées chez un tiers pour effectuer leurs démarches comme l’a raconté Médiapart. (...)
« Comment on va faire nous à la maison, qui va s’occuper des petits pendant que je vais à l’université ? », pousse le fils derrière la grille, avant de s’effondrer.
« Comment est-il possible que les droits des personnes aient été bafoués à ce point, que l’on n’ait pas pu donner le dossier, quelques affaires dans l’éventualité du départ ? » « Normalement c’est les associations qui s’occupent de ça... », tente la policière.
Mais en étant intégré au CRA le soir et expulsé le lendemain matin, peu de chance de rencontrer qui que ce soit alors que les deux juristes du centre sont déjà totalement incapables de faire face à l’appétit insatiable de la machine infernale qui avale et recrache vers les Comores en moyenne 70 personnes par jour. (...)
« Ah, le bateau ? Il est déjà parti » indique la conductrice. « Comment ça on n’a pas respecté les droits ? Commencez pas comme ça hein ! », somme l’autre. Exposé de la situation. Réponse : « si vous n’êtes pas, content vous allez qu’à aller voir le procureur ». Le véhicule embraye, s’éloigne. Un rire s’échappe de la fenêtre.
Entre mesures d’exceptions et pratiques illégales, tous les garde-fous sautent les uns après les autres pour servir les pires ambitions politiques. C’est dans ce cadre que Mayotte verra d’ici la fin de l’année débarquer Gérald Darmanin et son armada, toute prête à assurer la mise en scène du projet de loi Asile et Immigration. Demande est déjà faite par les parlementaires locaux d’y intégrer de nouvelles mesures spécifiques à Mayotte. (...)
Liberté bafouée, égalité méprisée, fraternité piétinée.