L’Iran connaît une violente répression liée au mouvement de protestation né le 28 décembre dernier. Des ONG font état de milliers de morts, alors qu’Internet est coupé. À la frontière turque, des Iraniens témoignent de la chaotique situation dans leur pays. Reportage.
(...) Je les ai vu tirer", rapporte Rashad au sujet de la police iranienne, à l’heure où le blocage d’Internet dans le pays empêche toujours la circulation d’information. (...)
Avec ses mains, Rashad mime des menottes et le blocage complet de l’Iran. D’un grand geste, il désigne la route vers Van, ville turque à une centaine de kilomètres et prochaine étape de sa fuite.
"C’est comme une guerre depuis deux semaines"
À la frontière turco-iranienne, deux sentiments contradictoires s’entrechoquent. D’un côté, la nécessité quasi vitale d’informer sur la violente répression en cours, et de l’autre, la peur d’être arrêté au nom de cette même répression. La plupart du temps, le second prend le dessus, comme pour cet homme qui mime un pistolet sur la tempe pour expliquer son refus de parler.
- D’autres, comme Akboir*, acceptent de témoigner. "C’est comme une guerre depuis deux semaines", résume-t-il sur la situation en Iran. La tête enroulée dans une écharpe, il arrive de Tabriz, ville du nord-ouest iranien, et assure que "ça ne se calme pas, la police tire toujours". (...)
L’homme semble épuisé, de même que son compagnon de route, en blouson vert à ses côtés. "Environ 15 000 personnes ont été tuées par la police iranienne [ces chiffres ne sont pas vérifiables en l’absence d’informations provenant d’Iran, coupé du monde, ndlr]. Et même les SMS ne fonctionnent pas, il n’y a que les appels téléphoniques qui marchent", détaille Akboir, soucieux de préserver son anonymat par peur des arrestations promises par le pouvoir à ses opposants. (...)
"Je veux que les gens sachent ce qu’il se passe"
Proche de passer la barrière et d’entrer en Turquie avec ses parents, Imane*, la vingtaine, tient à faire passer un message. "Je veux que les gens sachent ce qu’il se passe : ils tuent beaucoup de jeunes". Sa famille est venue en Turquie quelques jours afin de retrouver la connexion internet coupée dans leur pays. Beaucoup ont traversé la frontière pour cette raison, même ceux qui défendent le régime et nient les milliers de morts. "Tout va bien en Iran, assure ainsi Reza, accompagné de sa femme. Mais j’ai besoin d’internet pour travailler. Donc je viens juste un jour à Van pour me connecter".
Alors que l’air se fait de plus en plus glacial, un couple s’engouffre dans une voiture en toute hâte, et le femme décrit l’Iran en un mot : "Catastrophique". Elle aussi assure avoir vu la police tirer à balle réelle sur les manifestants. Comme elle, une femme venue de la ville d’Ourmia fuit le pays et souligne le climat anxiogène qui règne en Iran. "Il y a beaucoup de police, partout. Et dans les rues, ils mitraillent", témoigne-t-elle, en mimant un fusil avec ses bras. (...)
D’autres expliquent qu’ils n’ont pas d’autres choix que de retourner en Iran. "Je n’ai pas de visa, qu’est-ce que je peux faire", interroge une jeune femme, valise en main. C’est également le cas d’un couple venu visiter Van quelques jours et qui doit reprendre la direction de l’Iran. Ils tentent de positiver. "Nous avons vu sur un site qu’Internet revient peu à peu, c’est mieux qu’avant", veut relativiser le mari au crâne dégarni. Le couple passe sous la grande porte de la frontière, vers un pays à l’avenir plus incertain que jamais.