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Violences sous silence : une enquête en Nouvelle-Aquitaine révèle l’ampleur des féminicides en milieu rural
Article mis en ligne le 12 septembre 2022

Montargis, Saint-Brévin-les-Pins, Villeneuve-sur-Lot… Le huis clos estival a déjà donné lieu à 18 cas de féminicides comme le rapportent les associations. Ces chiffres sont aussi à mettre en perspective avec une dimension moins connue de la lutte contre les violences faites aux femmes : l’importance du milieu rural. En France, 50 % des féminicides ont lieu dans ces territoires où, selon les nouvelles définitions de l’Insee, réside un tiers de la population, soit environ 22 millions de personnes, dont près de 13 millions de femmes.

Or, comme l’a montré le précédent état des lieux de l’Observatoire régional des violences en 2020, à l’instar des femmes en situation de handicap, les habitantes en milieu rural cumulent les facteurs de risque d’agression.

(...) Les résultats montrent que le principal facteur aggravant les violences est l’isolement de ces femmes. Un isolement géographique, mais surtout moral, accentué par des stéréotypes de sexe ancrés et un fort contrôle social qui domine ces espaces.
Premiers résultats

D’après nos résultats, 70 % des répondantes sont des victimes de violences et la moitié des témoins sont aussi victimes. En 2021, 122 féminicides ont été recensés dans le silence assourdissant des témoins. Ces données sont conformes aux enquêtes inhérentes au sentiment de discrimination où près de 85 % des témoins de violences n’interviennent pas.

Le sexe de l’auteur est à 93 % un homme : les femmes autrices relèvent majoritairement de violences intrafamiliales (coups, maltraitances envers leur enfant). (...)

Cette enquête relève que 40 % des victimes interrogées ont déposé plainte auprès de la gendarmerie, alors qu’on en recense seulement un tiers au numéro national dédié : le 3919. C’est aussi deux fois plus que lors des précédentes enquêtes, ce qui indique que le recours aux forces de sécurité est plus important que la moyenne nationale tous territoires confondus. Les victimes de violences parlent davantage des violences à leur famille et aux forces de sécurité. Seules 18 % n’en ont jamais parlé contre 25 % lors des deux recherches que j’ai récemment conduites.

Les résultats du questionnaire montrent une plus grande exposition aux violences physiques et des enfants directement victimes de violences physiques (presque deux fois plus que lors des deux précédentes enquêtes menées lors des deux recherches pré-citées).

L’hypothèse d’un plus grand isolement coïncide avec la stratégie des auteurs de violence conjugale. Cela renforce ainsi leur sentiment d’impunité et la vulnérabilité des victimes potentielles. Cet isolement est d’autant plus efficace que que le risque de chômage et de précarité est plus important pour les femmes en milieu rural (...)

Comment les hommes isolent les femmes

Au travers des entretiens, un élément clef témoigne de l’emprise des maris sur leur femme : le contrôle des kilométrages. Étant donné que les victimes sont éloignées des structures, le compagnon peut plus facilement voir le nombre de kilomètres effectués. (...)

En milieu rural, les habitations les plus proches peuvent parfois se retrouver à 500 mètres, donnant un sentiment d’isolement encore plus fort car le fait de sentir une présence proche rassure (même si pour leur grande majorité, les voisins n’interviennent pas). (...)

À ce risque d’isolement s’ajoutent les difficultés qu’ont les femmes à réunir des témoignages, avec parfois des alliances entre voisins et familles pour décrédibiliser la parole de la femme, quand ce n’est pas la peur des représailles qui empêche de prendre parti et de témoigner. À l’instar du rapport du Sénat, la présence d’armes, omniprésente, intensifie la peur des victimes et de l’entourage (proches comme voisins). (...)

Des néo-rurales ostracisées

On observe ici deux types de femmes en milieu rural : celles qui sont natives et connaissent tout le monde, et celles qui ont quitté leurs proches pour suivre leur compagnon, qui lui, connaît tout le monde. De manière différente, le piège se referme sur les deux catégories. (...)

La situation après le départ peut perdurer lorsque la personne retourne auprès de ses proches éloignés car les moyens de pression peuvent persister (...)

Certaines femmes ayant un habitus urbain sont parfois même insultées et si elles ont le malheur d’en parler à un entourage/voisinage, le conjoint est aussitôt prévenu. C’est ce qui explique que ces dernières préfèrent se rendre directement à la gendarmerie pour déposer plainte lorsqu’elles ont des enfants, ou fuir lorsqu’elles n’en ont pas. (...)

Pour les femmes originaires de la même commune que leur compagnon, elles subissent aussi des pressions familiales avec parfois une connivence de certains représentants des institutions qui côtoient l’auteur (...)

Ces femmes consultent aussi peu ou pas de spécialistes en raison d’une part d’un manque criant de médecins dans les zones rurales, mais aussi de la stigmatisation du suivi psychologique (« je ne suis pas folle »), un point récurrent en milieu rural. Ainsi, beaucoup de femmes restent seules avec leur traumatisme, même après une séparation. (...)

Stéréotypes sexistes très ancrés

Les entretiens menés ainsi que les réponses au questionnaire montrent par ailleurs un profond ancrage des rôles sexués entre les femmes et les hommes. Si ces derniers concernent tous les territoires, en milieu rural, il apparaît plus accentué.

Certains hommes considèrent ainsi que la place de la femme est dans son foyer, très peu autorisée à investir l’espace public, en dehors des courses et des enfants.

Tout écart de comportement est noté (...)

Stéréotypes sexistes très ancrés

Les entretiens menés ainsi que les réponses au questionnaire montrent par ailleurs un profond ancrage des rôles sexués entre les femmes et les hommes. Si ces derniers concernent tous les territoires, en milieu rural, il apparaît plus accentué.

Certains hommes considèrent ainsi que la place de la femme est dans son foyer, très peu autorisée à investir l’espace public, en dehors des courses et des enfants.

Tout écart de comportement est noté (...)

Enfin, cette difficulté à préserver l’anonymat en milieu rural pèse aussi sur la libération de la parole. Lorsque certaines femmes victimes de violences sont obligées de rester dans la même commune après la séparation, elles peuvent basculer de l’isolement à la solitude et à l’ostracisme.
Une relégation étatique ? (...)

la politique d’attribution de logement social priorise les personnes qui ont un emploi près des centres urbains, éloignant encore plus celles éloignées de l’emploi en prenant en compte les revenus d’activité et « la solvabilité des ménages ». Il serait souhaitable d’effectuer des régimes d’exception afin de faciliter le parcours de sortie des violences, car certaines femmes interrogées finissent par se résigner, sans autre aide extérieure.

À l’issue de cette recherche, une analogie peut être établie entre l’isolement géographique, et l’isolement étatique, qui peut être comparable avec la relégation opérée dans les quartiers prioritaires de la ville. Néanmoins, on relève un élément supplémentaire pour les femmes victimes de violence en milieu rural : l’isolement moral. En effet là où l’on observe une forme de solidarité entre femmes dans les quartiers prioritaires de la ville, la solidarité en milieu rural isole et renforce une certaine culture du silence.

Les recherches demeurent embryonnaires sur ce sujet en France, contrairement par exemple au Canada ou au Royaume-Uni. L’état, dans une logique d’équité territoriale, devrait être davantage présent sur ces territoires surtout au regard du fait que la précarité financière vient par ailleurs fragiliser la situation de femmes en milieu rural.