Le dernier rapport commandé par la présidence est dévastateur pour le groupe public : il pointe une « culture de tolérance au sexisme » et décrit un manque de réaction criant de l’encadrement ces dernières années. La présidence promet de tout changer. Mais la défiance est grande.
Rarement une entreprise aura mené autant d’audits sur les violences sexistes et sexuelles, et rarement le résultat aura été, de manière constante, aussi accablant. Radio France, qui chapeaute la plupart des antennes du service public, est miné par une « culture de tolérance au sexisme », permise par un encadrement largement complice, au prix d’une grande souffrance au travail : c’est, à grands traits, la conclusion du rapport présenté le 17 septembre dernier devant la direction et les élu·es du personnel. (...)
L’an dernier, après la diffusion du documentaire Je ne suis pas une salope, je suis journaliste, dans lequel une ancienne de Radio France témoignait de sexisme, la présidence de l’entreprise annonce le lancement d’un vaste audit confié à Sophie Latraverse, juriste et spécialiste des discriminations fondées sur le sexe et l’origine. Environ cinquante salarié·es sont entendu·es, sans compter une trentaine de représentant·es des ressources humaines et de l’encadrement. L’objectif est double : enquêter sur les deux services mis en cause (France Bleu Pays basque et le service des sports de Radio France) et auditer les procédures de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans l’ensemble du groupe.
Un constat accablant
« À tous les niveaux, dans toutes ses composantes, j’ai dressé le constat d’une entreprise réfractaire à la prise en compte de ces situations, au fait de les considérer comme sérieuses », a expliqué Sophie Latraverse, lors d’un CSE extraordinaire, auquel la présidente Sibyle Veil et les élu·es du personnel participaient, selon un compte rendu consulté par Mediapart. (...)
« Beaucoup de violence sévit dans l’entreprise, a-t-elle encore expliqué. Elle est souvent verbale et devient sexiste quand elle s’adresse aux femmes. Elle atteint des degrés inouïs avec des menaces physiques. Or tout le monde s’en amuse. Ces agissements sont publics. Pourtant personne n’intervient jamais. En 2021, de tels comportements sont inacceptables. »
Si Sophie Latraverse note que tous les services et personnels ne sont pas concernés par ce constat, elle indique qu’ils « se reproduisent partout dans l’organisation ».
La liste des comportements problématiques décelés donne le tournis. (...)
Sophie Latraverse évoque aussi une homophobie qui « s’exprime dans certains secteurs » (...)
Des affaires « étouffées » par la hiérarchie
L’attitude de la chefferie est jugée beaucoup trop permissive. « Face à ces dérives, les encadrants n’imposent aucune régulation », a dit Latraverse au CSE. Pire encore : « Plusieurs fois, des situations ont été étouffées. »
Dans certaines procédures, la confidentialité des témoignages n’a pas été garantie, fragilisant la position de salariées dans le groupe. Les sanctions ont parfois été minimes ou inexistantes, en raison de règles jugées obsolètes (...)
Résultat, d’après la même source, « l’absence ou l’insuffisance des sanctions, le renoncement des victimes engendrent un climat de travail très dégradé ».
Il l’est d’autant plus que « ces situations du quotidien » et l’insuffisante réaction de la hiérarchie sont très mal perçues par les plus jeunes recrues de Radio France, filles comme garçons, qui ne supportent plus l’ambiance tolérée ou encouragée par leurs aîné·es. « Plusieurs [personnes] considèrent qu’un conflit générationnel majeur sévit dans l’organisation », a indiqué la juriste au CSE du 17 septembre 2021. (...)
En juillet 2020 déjà, le cabinet Obea avait proposé un questionnaire en ligne aux salarié·es intitulé « Libérons la parole ».
Selon le rapport consulté par Mediapart, 551 personnes, tous corps de métier confondus, avaient répondu. 61 % des femmes expliquaient avoir déjà été témoins ou victimes de remarques ou de comportements sexistes au travail. La proportion atteint 56 % pour les remarques ou comportements à connotation sexuelle. 28 % des femmes et des hommes interrogé·es affirmaient avoir été victimes ou témoins d’homophobie, de lesbophobie ou de transphobie. (...)
Plusieurs enquêtes de presse avaient brossé le même constat (à lire dans Mediapart en 2017 ou, par exemple, dans Télérama en 2019). (...)
En interne, une cellule d’écoute mise en place depuis plusieurs années a aussi abattu un travail important. Régulièrement, le référent salarié sur les violences sexistes et sexuelles, le syndicaliste Renaud Dalmar, présente son rapport devant la direction. (...)
cinquante et une procédures ont été ouvertes en 2021, contre vingt-six en 2020. Dont un tiers pour « la lutte contre les discriminations, le harcèlement et l’ambiance sexiste ». « Par comparaison, aucune procédure disciplinaire n’avait été ouverte sur ce registre en 2020 », est-il précisé.
Sur les dix-sept procédures ouvertes sur le champ du sexisme, quinze ont débouché sur des sanctions, dont neuf à la suite du rapport Latraverse et six par ailleurs. Sur les quinze sanctions, quatre licenciements ont été prononcés, ainsi que cinq mises à pied, quatre blâmes et deux avertissements. Par ailleurs, d’après nos informations, sept entretiens dits de « recadrage » ont été organisés.
Mais ce bilan est loin de faire l’unanimité à la « Maison ronde ». Selon les interlocuteurs, Sibyle Veil se trouve tour à tour accusée de trop sanctionner (à tort, ou de manière trop spectaculaire), ou de ne pas assez le faire (des dossiers traînent depuis des années).
Un vent de fronde est même venu des managers à qui elle a présenté à l’automne le rapport Latraverse – en octobre, une société des rédacteurs et rédactrices en chef de France Bleu a été créée. Les personnes mises en cause, soutenues par certains syndicats, se sentent injustement visées. Et les victimes, à l’unisson d’autres organisations, estiment que les sanctions sont insuffisantes. (...)
D’autres procédures sont menées dans une opacité qui mine le climat à Radio France. Longtemps, les enquêtes internes n’étaient pas annoncées aux équipes, pas davantage que les sanctions (ou leur absence) n’étaient communiquées aux personnes ayant témoigné. (...)
En début d’été 2021, raconte une syndicaliste, lors d’une réunion de direction, une femme présente « craque » en entendant une « énième réflexion sexiste » d’un supérieur hiérarchique. Elle est aussitôt convoquée et menacée de sanction, alors qu’elle raconte vivre ces remarques régulièrement depuis des années. « C’est extrêmement symptomatique » du chemin qu’il reste à parcourir, affirme notre source.
Les syndicats divisés
Dans cet entre-deux, la présidence n’est pas la seule à tâtonner. Les organisations syndicales sont elles aussi tiraillées, en interne et entre elles. Certaines estiment que le « changement de paradigme » promis est encore insuffisant, quand d’autres estiment qu’il va déjà trop loin. (...)