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Valérie Rey-Robert : « La société a beaucoup de mal à reconnaître ses propres biais sexistes »
Article mis en ligne le 31 août 2021

Entre le tollé suscité par le verdict de la justice bâloise dans une affaire de viol et la révision du Code pénal en matière d’infractions sexuelles, la notion de « culture du viol » revient au cœur des débats de société. Les éclairages de l’essayiste Valérie Rey-Robert

« Ras-le-viol », « Vie violée, destins volés », « Pourquoi l’impunité ? »… Fin juillet, un verdict rendu par la justice bâloise indignait une partie des Suissesses et des Suisses : la Cour d’appel ramenait la condamnation d’un violeur de 51 à 36 mois, dont une partie avec sursis. Chose rare : les jours suivants, des manifestations se sont tenues dans plusieurs villes du pays, de Bâle à Lausanne en passant par Neuchâtel. Sur les pancartes : des slogans d’un monde post-« MeToo » qui remettent au centre des débats de société la notion sociologique, parfois incomprise, de « culture du viol ». (...)

Alors qu’une mobilisation nationale contre les violences sexuelles est prévue le 31 août à Berne, Le Temps a sondé l’essayiste française Valérie Rey Robert, autrice de plusieurs ouvrages de référence, au sujet de la place qu’occupe désormais la « culture du viol » dans les débats de société. (...)

Valérie Rey Robert : La culture du viol, c’est un concept sociologique qui inclut l’ensemble des idées reçues sur les violeurs, les victimes de viol et les violences sexuelles elles-mêmes, et qui participent à la déculpabilisation des violeurs et à l’invisibilisation du sujet. Ce sont, par exemple, les réflexions spontanées du type : « Oui elle s’est fait violer, mais ne l’avait-elle pas un peu cherché ? » Le viol reste un des seuls crimes de haine – avec certains crimes racistes – que la société dans son ensemble a tendance à « justifier » par l’attitude de la victime. (...)

De quelles idées reçues s’agit-il ?

L’idée selon laquelle les violeurs sont le plus souvent des personnes inconnues des victimes, que les hommes ont des besoins sexuels plus forts que les femmes et sont donc difficilement contrôlables, que le viol au sein d’un couple marié n’existe pas, ou encore que les tenues sexy ou certaines attitudes justifient le harcèlement, voire les violences que subissent les femmes qui « cherchent les ennuis ». (...)

pour beaucoup de gens, le mot « culture » est compris dans un sens positif : quand on rapproche culture et viol, il y a un choc, c’est forcément un oxymore. On comprend que ces idées reçues existent, mais on a du mal à admettre qu’on les véhicule parfois soi-même, et que c’est une culture dérivée de notre histoire. (...)

Comment la perspective historique peut-elle aider à éclairer cette minimisation des violences sexuelles, notamment envers les femmes ?

Déjà, il faut comprendre que le viol a toujours été puni – mais que le mot lui-même n’a cessé d’évoluer en Europe. Historiquement, on punissait surtout le fait de prendre la femme d’un autre homme : dès le Moyen Age, on voit des textes qui le mentionnent. La conception « moderne » du viol tel qu’on l’entend aujourd’hui, qui fait de la femme un sujet doté d’un corps qui n’appartient qu’à elle, est très tardive dans toute l’Europe. Au passage, c’est la même chose pour les enfants : il faut comprendre qu’un enfant n’est pas un adulte en miniature pour prendre conscience de la gravité du viol et le juger en fonction. Donc, première chose : la prise en compte de la femme en tant qu’individu est très lente. Ensuite, partout, l’histoire du viol est basée sur la stricte dichotomie entre acte pénétratif (viol) ou non (agression sexuelle). Or cette dichotomie, qui découle du patriarcat, est en elle-même très contestable.

Et sur le fond, le regard de l’opinion publique sur les violences a-t-il changé ?

Deux enquêtes [ndlr : voir ici et ici] récentes ont montré que malgré « MeToo », les idées reçues n’ont pas vraiment évolué en France par exemple. Certes, rares sont celles et ceux qui diront explicitement « elle l’a bien cherché ». Mais dès qu’on entre dans le détail des cas que j’ai étudiés, par exemple le cas bâlois, ou bien l’affaire espagnole dite de « La Meute » [ndlr : le viol collectif en 2016 d’une jeune femme par cinq hommes qui s’en étaient vantés sur un groupe WhatsApp, et dont le procès deux ans plus tard avait déclenché une puissante vague féministe dans toute l’Espagne], on trouvera des arguments incompréhensibles du type : « Oui mais elle avait embrassé un autre homme. » En France, le cas Duhamel est un bon exemple (...)

Si on prenait vraiment la chose au sérieux, à chaque fois qu’un cas de violence sexuelle serait minimisé dans un pays, la moitié de ses citoyens serait dehors pour protester. Le fait est que ce n’est pas le cas. (...)

Ce qui est intéressant, c’est le fait que d’autres injustices envers les femmes ont tendance à mobiliser davantage : le salaire, les discriminations. Les violences sexuelles passent très souvent au dernier plan. Cela s’explique d’une part par un contexte historique qui minimise les violences sexuelles, mais aussi par les décisions de justice qui les entourent – il est très difficile pour une société de reconnaître les biais sexistes ou racistes de ses propres institutions, même si les enquêtes le démontrent. (...)

Les discussions parlementaires vont indéniablement dans le bon sens dans la plupart des pays occidentaux, les sujets sont plus et mieux médiatisés, font débat, et une partie des jeunes y prennent part. Mais quand on lit les enquêtes sur les mouvements des jeunes masculinistes, bien plus violents aujourd’hui qu’il y a vingt ans, on prend quand même la mesure de la riposte qui attend cette prise de conscience sociétale.