Yosra Frawes, la présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates, revient sur les combats gagnés, parfois avec l’aide de l’ancien président, et sur ceux qui restent à mener.
Créée il y a trente ans, l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), une des plus anciennes associations féministes en Tunisie, a tenu son université d’été du samedi 3 au mardi 6 août autour du thème « Femmes, corps et sexualité dans la pensée féministe ». L’occasion pour Yosra Frawes, présidente de l’association depuis avril 2018, de revenir sur les combats féministes gagnés et sur ceux qui restent à mener en Tunisie. (...)
« Toute oppression des femmes passe par le contrôle et la domination des corps. » (...)
« Nous voulons parler de la sexualité des femmes. » Il faut rappeler que la première rencontre maghrébine au sein du mouvement féministe tunisien avait déjà posé cette question en 1981. (...)
Nous voulions aussi rappeler qu’il y a aujourd’hui une régression de ces droits liée à la montée des conservatismes, ainsi qu’un retour à des pratiques néfastes telles que le mariage précoce. En outre, les politiques publiques ne permettent pas aux femmes un réel accès à la santé et aux soins, comme le planning familial. (...)
L’ATFD en a souffert dès ses origines et l’apparition du club Tahar Haddad, premier bastion féministe créé en 1974 par cet intellectuel et militant des droits humains. Les premières réactions, même de gauche, nous étaient hostiles, avec les clichés habituels : « Pourquoi sont-elles habillées comme ça ? », « C’est un groupe de lesbiennes qui viennent parler de leur sexualité, des bourgeoises qui viennent imposer des idées de l’Occident », etc. Pendant trente ans, nous avons continué de défendre nos idées, malgré les attaques, et c’est ce qui fonde aujourd’hui notre légitimité. Nous avons toujours la même détermination à mettre le doigt là où ça fait mal. Par exemple, le fait d’avoir dit que le voile était discriminatoire et d’avoir maintenu cette position nous a valu d’être exclues des responsabilités politiques jusqu’à aujourd’hui. (...)
Nous sommes un mouvement qui prône la confrontation des idées. Notre projet est de changer les mentalités, sans attendre des textes de loi, même si cela prend du temps. (...)
Ce qui fait peur à nos détracteurs, c’est notre stratégie d’ouverture et de débat. Car c’est aussi elle qui fait notre force d’influence sur les lois et les politiques. (...)
Nous avons récemment remporté une bataille avec la loi contre les violences faites aux femmes, votée en 2017. Mais il reste cinq priorités essentielles. (...)
Qu’une femme tunisienne soit toujours dépendante d’une dot pour se marier est totalement anachronique. La formulation de cette disposition est d’ailleurs terrible : elle dit que la femme ne peut pas contrarier son mari lors de la consommation du mariage s’il a payé la dot ; autant dire que cela autorise le viol. (...)
La première, c’est l’élimination de toute forme de discrimination à l’égard des femmes dans le cadre de la famille. (...)
Ensuite, il faut une application réelle de la nouvelle loi contre les violences. Jusqu’ici, nous n’avons pas vu d’avancées concrètes. (...)
La troisième priorité, ce sont les droits économiques et sociaux : la lutte contre le chômage, les inégalités de salaire, pour les travailleuses agricoles par exemple. Tous ces problèmes sont systémiques. (...)
Il y a également la défense des droits sexuels et corporels. Il faut résister aux régressions et sensibiliser un maximum pour que la légitimité de ces droits ne fasse plus débat.
Enfin, notre dernier axe, c’est la question écologique et environnementale. Les femmes sont les premières victimes de la pollution et du réchauffement climatique. (...)
nous avons perdu un allié, qui savait comment saisir l’opportunité politique pour faire avancer des questions sensibles. Aujourd’hui, l’ère Béji Caïd Essebsi est finie, mais nous continuerons avec la même détermination. Nous avons des alliés dans le monde politique, ouvrier et intellectuel. Et puis la Tunisie a pris des engagements avec sa Constitution, donc il n’y a pas de raisons qu’elle n’avance pas. (...)