
Alors que l’extrême-droite, les conservateurs et l’égoïsme ont le vent en poupe, il n’est pas facile d’imaginer une politique migratoire accueillante, débarrassée des fantasmes d’invasion et de l’obsession du repli. Pourtant, de la France à la Grèce, de l’Allemagne à l’Italie, des communes, des élus, des associations, ou même de simples citoyens n’ont pas renoncé et esquissent des solutions pour mettre en œuvre une autre politique migratoire, fondée sur la solidarité et le respect.
Utilisation des fonds européens, nouvelle répartition des demandeurs d’asile, visas humanitaires ou droit à la migration économique, Basta ! fait le tour des idées qui envisagent l’Europe autrement qu’entourée d’un mur de fils barbelés. (...)
la Commission européenne conclut des accords avec des pays autoritaires comme la Turquie, en mars dernier, des pays en guerre comme l’Afghanistan ou des régimes dictatoriaux comme l’Éthiopie ou le Soudan pour qu’ils retiennent les réfugiés à l’intérieur de leurs frontières [2].
Pourtant, face à cette tendance massive à la fermeture et au rejet, d’autres politiques migratoires sont bel et bien possibles. Dans les communes italiennes, grecques, françaises, élus, associations et habitants s’organisent pour accueillir les réfugiés de passage ou qui souhaitent s’installer. L’Allemagne et la Suède ont pris l’an dernier le parti de l’ouverture, même relative. De la mer Méditerranée, où de simples citoyens et des ONG comme SOS-Méditerranée ou Sea-Watch sauvent des vies là où certains gardes-côtes européens en font peu de cas [3], jusqu’à l’hémicycle du Parlement européen, nombreux sont ceux qui souhaitent une autre politique.
Mettre en réseau les villes d’accueil
« Une politique migratoire alternative, ce serait déjà une politique plus pragmatique, plus rationnelle, avance François Gemenne, chercheur en science politique à l’université de Liège et à Sciences-Po. Il faut commencer par accepter que les migrations sont une donnée permanente du monde actuel, et pas seulement le résultat d’une crise. L’enjeu n’est pas de lutter contre les migrations, mais de les organiser. » Sur le terrain, dans les villes de passage et d’arrivée, l’accueil s’organise, de fait. (...)
Aux côtés de citoyens engagés, de Calais aux Alpes-maritimes (Voir notre article), de Paris aux îles de Lesbos (Grèce), et Lampedusa (Italie), de plus en plus de communes européennes font le choix de l’hospitalité, comme à Grande-Synthe dans le Nord. « C’est aussi la position qu’a prise Ada Colau, la maire de Barcelone », rappelle Filipo Furri, du réseau Migreurop. Cette dernière a lancé un plan d’accueil des migrants, où municipalité et associations collaborent étroitement [4]. « Il y a une volonté politique de la municipalité, mais il lui faut passer outre l’État espagnol. »
En Italie, un réseau de villes solidaires, Rete dei Comuni Solidali, réunit plus de 250 municipalités (...)
Un nouveau système de répartition des demandeurs d’asile
Réformer Dublin. Le sujet est sur la table des institutions européennes depuis déjà plusieurs années. Une réforme qui semble de plus en plus urgente dans le contexte actuel, notamment en Grèce où, dans les hotspots comme celui de Samos, « de plus en plus de personnes arrivent, alors que certaines attendent déjà là depuis des mois, sans perspectives, sans que personne ne leur donne la moindre information », témoigne Marie-Élisabeth Ingres, de Médecins sans frontières. (...)
Pire, « sur la réforme de l’asile au sein de l’UE, les propositions de la Commission vont dans un sens restrictif, et même dans celui d’un renforcement du système de Dublin », regrette la députée européenne Ska Keller, membre du groupe des Verts. « Nous avons déposé une proposition alternative. À la place du système de Dublin, nous proposons une répartition des demandeurs d’asile en fonction de la puissance économique des États, de leur population, mais aussi des préférences des demandeurs, en particulier le lieu de résidence en Europe de membres de leur famille [6]. »
Au lieu des naufrages en mer, des visas humanitaires
La députée allemande est aussi une fervente défenseure de l’attribution de visas humanitaires, pour éviter la mise en danger de centaines de milliers de vies en mer. (...)
Réhabiliter la migration économique
Pour François Gemenne, « il faut aussi rétablir des voies d’accès légales vers l’UE, pour l’asile comme pour les migrations économiques. On peut ensuite discuter des quotas, d’un système de loterie, c’est un débat politique. Mais aujourd’hui, ceux qui veulent demander l’asile doivent risquer leur vie pour arriver jusqu’ici, et ceux qui viennent pour des motifs économiques demandent aussi l’asile, puisqu’il n’y a pas d’autre voie d’accès ! En réalité, la différence entre migrants dit “économiques” et demandeurs d’asile n’est pas facile à établir. (...)
En France, le silence de la gauche
En France, la politique d’accueil avance aussi, doucement. Paris a annoncé en septembre la création de deux centres d’accueil d’urgence, pour 750 personnes dans un premier temps. L’État a aussi créé ces derniers mois quelque 7 500 places en centre « d’accueil et d’orientation » (CAO), à travers la France, où ont été envoyés les réfugiés de Calais. Un premier effort qui demeure insuffisant. « Le système d’hébergement des demandeurs d’asile est saturé, il faudrait beaucoup plus de place », souligne Marie-Élisabeth Ingres, de MSF.
Il y a d’autres aspects très concrets sur lesquels l’État et les acteurs de l’asile pourraient agir. « Aujourd’hui, pour déposer une demande d’asile, il faut commencer par obtenir une domiciliation dans une association. Or, à Paris, cela prend deux mois, pointe ainsi Renaud Mandel, de l’Association pour la défense des mineurs isolés étrangers (ADMIE). Pendant ce temps, les exilés courent le risquent de se voir expulser. Sur le camp de Jaurès, dans le nord-est de Paris, la police fait des razzias tous les trois jours, et contrôle 30 ou 40 personnes. Beaucoup ressortent du commissariat avec une obligation de quitter le territoire, alors qu’ils n’ont même pas eu le temps de déposer une demande d’asile. »
De simples réformes pourraient faciliter grandement la vie des migrants, dont beaucoup sont aujourd’hui à la rue dans Paris. Encore faudrait-il une volonté politique allant dans cette direction. (...)