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Marie-Claude Saliceti
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Le Point
Raphaël Enthoven : « J’aimerais être une femme noire pour qu’on arrête de m’emmerder ! »
Article mis en ligne le 5 septembre 2018

Accusé de racisme et d’antiféminisme dans « Le Monde » et « Libération », le philosophe défend sa vision universaliste du droit des femmes comme de l’antiracisme

Le Point : Hamidou Anne, communicant et chroniqueur du Monde Afrique, vous range parmi « ces hommes blancs, intellectuels médiatiques » qui livrent en pâture Rokhaya Diallo à vos followers et la « lynchent médiatiquement »...

Raphaël Enthoven : Le lexique n’est pas innocent. Mais raciste et outrancier. Déduire mes opinions de la couleur de ma peau, c’est du racisme. Parler de « pâture » ou de « lynchage », voire de « harcèlement » (pour désigner, en ce qui me concerne, de courtoises invitations à discuter), c’est outrancier. On sent, dans cette tribune, le dépit d’une censure qui n’a pas les moyens de sa haine. L’auteur déclare, en préambule, que Mme Diallo « dérange ». Or, Rokhaya Diallo ne dérange rien du tout ! Ses prises de position (toutes prévisibles) sur des sujets comme la couleur des pansements, l’accusation systématique d’être un « nègre de salon » faite à tout interlocuteur noir en désaccord, et l’obstination à se présenter comme la victime d’une sainte alliance « république-pouvoir blanc » font d’elle un poids mort dans la lutte pour l’égalité et contre le racisme. Pire (et sans vouloir retourner l’accusation) : les seuls à déclarer, après la victoire de la France, que la Coupe du monde avait en fait été gagnée par l’Afrique, étaient les identitaires blancs (pour s’en désoler) et les identitaires « racisés » (comme ils se désignent) pour s’en réjouir...

La tribune vous associe aussi au Printemps républicain, qualifié « d’association identitaire ». Or vous n’êtes pas membre de ce mouvement...

Ben non. J’ai beau chercher. Je ne suis pas membre du Printemps républicain et je m’en suis déjà expliqué dans vos colonnes. Que mes détracteurs m’en excusent... Mais ce qui est intéressant, c’est l’étroitesse d’esprit dont témoigne ce genre d’amalgames. Deux personnes se distinguent et ne sont pas d’accord sur tout ? Qu’importe ! Ne nous embarrassons pas de ces finesses ! Mettons-les dans le même panier, bien malin qui vérifiera. Enthoven = Printemps républicain = extrême droite. Donc Enthoven = extrême droite. CQFD. Divine simplicité d’un monde en noir et blanc... Au lieu de proposer à ses lecteurs des distinctions qui pourraient l’éclairer, l’unique objet de cette tribune (et de toutes celles qui lui ressemblent) est d’écraser la nuance et d’homogénéiser l’adversaire. On en revient toujours, quand on la connaît, à la sentence prodigieuse de Bergson : « Nous ne voyons pas les choses mêmes. Nous voyons seulement les étiquettes que nous avons collées sur elles. » Est-ce une stratégie, ou bien seulement une illusion d’optique ? Les gens qui étiquètent leurs adversaires (quitte à falsifier des propos ou à leur reprocher ce qu’ils n’ont pas dit) sont-ils des stratèges qui neutralisent l’adversaire en indexant ce qu’il dit sur une appartenance présumée, ou bien des myopes qui, de l’extrême où ils se trouvent, n’arrivent plus à faire de différence entre la critique et l’offense ? C’est indécidable. Le résultat est le même : tout le monde s’insulte, et personne ne discute.

« C’est un dialogue de sourds entre ceux qui veulent dialoguer et ceux qui croient que les couleurs ont des opinions », avez-vous écrit sur Twitter...

La confrontation passionnante entre deux visions de l’antiracisme a été recouverte par le choc, stérile, de deux méthodes. La première, républicaine, consiste à contredire un adversaire et à penser par-delà la couleur de sa peau ; la seconde, identitaire, consiste à disqualifier un ennemi, dont, en cas de désaccord, l’opinion est indexée sur la couleur. Impossible de s’entendre ! Entre des gens qui dénoncent systématiquement les attaques racistes dont Mme Diallo fait parfois l’objet (et qui n’oublient pas que les auteurs de ces attaques sont nos ennemis communs) et les partisans de Mme Diallo qui (à ma connaissance) s’arracheraient la langue plutôt que de prendre, à l’occasion, la défense de leurs adversaires, la partie n’est pas équitable. On ne peut pas être élégant pour deux. Une logique de discussion (comme elle anime, dans son immense majorité, le camp républicain) ne peut trouver aucun terrain d’entente avec la logique de représentation dans laquelle s’inscrit, en France, un antiracisme racialiste. Et c’est d’autant plus dommage qu’il y aurait bien des concessions à faire – de part et d’autre ! (...)