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‘Qui va accoucher les femmes ?’ : le cri d’alerte des sages-femmes de Saint-Denis
Article mis en ligne le 16 octobre 2021

A l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), l’annonce de la fermeture de plusieurs lits en salles de naissance a fait déborder le vase pour les sage-femmes en sous-effectif dans tout le département, alors que c’est là que l’on compte le plus de naissances en France. Reportage.

Le « 93 » est le département où l’on dénombre le plus de naissances en France, c’est aussi l’un des moins pourvus en sages-femmes. La nouvelle annonce de fermeture de lits en salles de naissance à l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, a donc fait l’effet d’une bombe. « À la maternité, l’expression “code rouge” est utilisée pour indiquer le degré le plus haut en termes d’urgence médicale. La situation dans laquelle nous sommes correspond en réalité à un code noir », lâche Stéphanie Métairie, sage-femme dans l’établissement depuis sept ans.

Si mes comptes sont bons, on réalise le travail de huit personnes en temps normal. (...)

Jeudi dernier, il a fallu faire sans elle et ses 69 collègues, qui ont troqué au petit matin leurs blouses roses pour des pancartes de grève « 24 h sans sages-femmes », afin de dénoncer le manque de personnel et la dégradation de leurs conditions de travail. À Delafontaine, avant de battre le pavé parisien, l’heure (matinale) était au bilan de la nuit pour prévenir les infirmières, gynécologues et pédiatres prenant le relais. « J’ai une maman qui a une hépatite B. Il faudra bien la surveiller et prendre régulièrement la température de son bébé. » (...)

Jeudi dernier, il a fallu faire sans elle et ses 69 collègues, qui ont troqué au petit matin leurs blouses roses pour des pancartes de grève « 24 h sans sages-femmes », afin de dénoncer le manque de personnel et la dégradation de leurs conditions de travail. À Delafontaine, avant de battre le pavé parisien, l’heure (matinale) était au bilan de la nuit pour prévenir les infirmières, gynécologues et pédiatres prenant le relais. « J’ai une maman qui a une hépatite B. Il faudra bien la surveiller et prendre régulièrement la température de son bébé. » (...)

À la maternité « Delaf », on réalise plusieurs milliers d’accouchements par an : 4 500 en 2020. Mais surtout, on y accueille des futures mamans dont l’état de santé initial est fragile, ou dont la grossesse présente des complications graves – des grossesses dites « pathologiques ». En Seine-Saint-Denis, cette maternité est la seule – avec l’établissement André-Grégoire, à Montreuil – classée en catégorie 3, celle des hôpitaux capables de prendre en charge ces grossesses à risque.

À l’hôpital Delafontaine : trois sages-femmes pour le travail de huit personnes (...)

La maternité Delafontaine a rejoint le mouvement de grève nationale après l’annonce, fin septembre, de la fermeture de huit lits, avec effet immédiat, sur les 28 que compte le service des grossesses pathologiques, faute de personnel suffisant. « On espère que cette mesure sera temporaire mais, d’expérience, on sait que le temporaire a tendance à s’installer, glisse Stéphanie Métairie. J’ai toujours connu ce service en sous-effectif, mais quand il manquait cinq ou six sages-femmes, on arrivait encore à pallier. Une pénurie de cette ampleur, c’est du jamais-vu. » (...)

Sur les 91 postes de sages-femmes requis, 21 manquent à l’appel. En cause : une crise de la profession (qui crie au manque de reconnaissance depuis de longues années) et de mauvaises conditions de travail, « exacerbées en Seine-Saint-Denis ». « La vraie question si cela continue, c’est : qui va faire les accouchements en France ? », lâche le docteur Bounan, chef de service à la maternité de Saint-Denis.

L’exil des sages-femmes vers le libéral

En 2013, lors du précédent mouvement d’ampleur touchant la profession, la question du statut des sages-femmes avait été mise sur la table, menant à la création d’un statut spécifique un an plus tard – mais toujours pas celui de personnel médical. Huit ans plus tard, les compétences dévolues aux sages-femmes n’ont eu de cesse de s’élargir – jusqu’à la vaccination anti-Covid en mars 2021. Et la revalorisation des salaires, elle, n’a pas suivi.(...)

« L’enjeu n’est plus seulement statutaire, c’est bien celui de la périnatalité en France. La situation s’est tellement dégradée au sein de l’hôpital public que l’on ne peut plus recruter, constate, grave, le docteur Bounan. Les sages-femmes dans ce service sont très jeunes, en début de carrière, car on apprend beaucoup ici. Mais elles partent s’installer en libéral après quelques années. Dans d’autres établissements, j’ai connu des sages-femmes avec 20, 30 ans d’expérience. » (...)

Grandes oubliées du « Ségur de la santé » qui s’est déroulé du 25 mai au 10 juillet 2020, les sages-femmes sont ainsi descendues dans la rue à cinq reprises depuis le début de l’année 2021, une mobilisation suivie d’une grève de trois jours fin septembre pour demander plus d’autonomie, de reconnaissance et une augmentation des salaires à la hauteur de leurs cinq années d’étude. (...)

Le rapport de l’Igas souligne une situation « préoccupante en Île-de-France », particulièrement dans le Val-d’Oise, où l’on compte une sage-femme pour 5 783 femmes (âgées de 15 à 60 ans). L’écart avec le département le plus pauvre de France se joue à un cheveu, puisque le ratio femmes/sage-femme est de 5 757 en Seine-Saint-Denis (pour 27 583 nouveau-nés en 2020).

Faute de personnel, la maternité de Saint-Denis se voit ainsi contrainte de fixer un plafond d’accouchements programmés par mois. (...)

On réduit « tout ce qui n’est pas vital. On a assisté à des mesures dramatiques comme la fermeture du service des échographies, ou celui des cours de préparation à la naissance ». (...)

Et les cabinets libéraux ne sont pas en nombre suffisant pour faire face à l’afflux des femmes enceintes, déboutées par l’hôpital public. (...)

« La sage-femme à Saint-Denis que j’avais contactée m’a expliqué que je représentais trop de paperasse pour commencer un suivi à quatre mois de grossesse », détaille la future maman. (...)

En dépit d’un service maternité à la pointe dans le suivi des grossesses à risque, la réputation de Delafontaine d’être un « service débordé » se répand chez les futures mamans. (...)

En 2017, une femme avait d’ailleurs accouché toute seule, faute de personnel. Le bébé avait alors glissé du lit. « Des patientes qui accouchent toutes seules, cela arrive encore fréquemment, reconnaît une sage-femme. C’est ce qu’on redoute le plus tous les jours. »

J’en veux surtout à une politique de l’économie à tout prix, qui oublie l’humain en route, le malade et le soignant. (...)

Les grèves deviennent routinières. À la maternité Delafontaine, on reste mobilisé, surtout que « la Seine-Saint-Denis, c’est la sentinelle : si les problèmes s’installent durablement dans le 93, ils se propageront dans les autres villes », alerte le chef de service.