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Marie-Claude Saliceti
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Femmes, travail et mort subite : « Sur la santé au travail des femmes, il y a une cécité qu’il faut lever »
#femmes #travail #sante #chageMentale
Article mis en ligne le 2 mai 2026
dernière modification le 29 avril 2026

Les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité chez les femmes, et elles peuvent être liées au travail. Marie Pezé, docteure en psychologie, nous explique pourquoi, et comment, améliorer la prévention.

(...) Marie Pezé : Il y a une quinzaine d’années, au moment de la publication de mon livre Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, les médecins de notre réseau de consultations « Souffrance et travail » ont signalé plusieurs cas d’accident vasculaire-cérébraux ou d’infarctus chez des femmes, sur leurs lieux de travail, entraînant un décès immédiat ou des séquelles graves.

Les recherches que j’ai effectuées m’ont alors menée vers des études nord-américaines et japonaises qui, en essayant d’identifier des critères de morts cardio-vasculaires chez les femmes cadres américaines, ont identifié le rôle de l’organisation du travail : plus de 70 heures de travail par semaine, des changements de tâches constants, et, vingt minutes avant l’épisode électrique [c’est-à-dire l’AVC, ndlr], une nouvelle demande organisationnelle. (...)

Il est donc fort probable que l’augmentation des infarctus du myocarde chez les femmes françaises soit due aux mêmes facteurs, mais aussi à la division sexuelle du travail, qui leur laisse un accès aux postes de direction qu’à la condition de faire plus et mieux que les hommes. L’organisation au masculin neutre privilégie le présentéisme, comme si les Françaises au travail étaient des hommes débarrassés de la charge du travail domestique et familiale. (...)

Charge mentale et physique du côté du travail, charge mentale et physique du côté de la vie familiale. La construction identitaire des femmes au travail vient se heurter au fait que s’occuper des enfants et du foyer « va de soi ». (...)

Pourquoi cette place du travail dans les maladies cardiovasculaires – potentiellement mortelles – des femmes est-elle si peu connue ?

Ce sont surtout les comportements individuels qui sont interrogés : est-ce que les salariées fument, boivent et font du sport ? Les médecins ne font pas le lien avec le travail, ils n’interrogent pas sur ce sujet les femmes qui font des AVC ou des infarctus. Puis, d’autres couches d’invisibilité se superposent : les directions d’entreprise ne font pas de déclaration d’accident du travail, et les familles, pétrifiées par le chagrin et le deuil, ne demandent par la reconnaissance des accidents du travail.

Elles ignorent en général qu’elles ont deux ans, et non 48 heures, pour faire cette demande. Il y a donc beaucoup d’étapes qui construisent l’ignorance, et la plupart des décès brutaux liés au travail passent inaperçus, en particulier pour les femmes. (...)

si plus personne ne conteste le droit au travail pour les femmes, leur place est tolérée à condition que la prise en charge des enfants et de la vie domestique qui leur incombe traditionnellement et socialement soit assurée et invisible. Pour une femme, travailler ne change rien dans la répartition des responsabilités familiales. (...)

Dans les consultations « Souffrance et travail », nous avons de plus en plus de femmes cadres. Certaines d’entre elles vont vraiment très mal. La face sombre de la montée en puissance des femmes sur le marché du travail est donc leur confrontation aux mêmes pathologies que les hommes et l’invisibilité totale des contradictions spécifiques qu’elles doivent gérer. (...)

Certaines tendances dans l’évolution de l’emploi féminin sont par ailleurs préoccupantes : temps partiel imposé, accroissement du travail en horaires décalés, déqualification à l’embauche, augmentation des contraintes de rythme, répétitivité des tâches. (...)

Sur la santé au travail des femmes, et son implication en termes de mortalité, il y a vraiment une forme de cécité qu’il faut lever.