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Marie-Claude Saliceti
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CNRS
Qui a peur du « genre » ?
Article mis en ligne le 1er décembre 2019

« La force de ces campagnes tient à la grande plasticité et à l’adaptabilité de ce qu’elles désignent comme le “genre”, précise David Paternotte. Ce discours peut facilement s’accommoder de nouveaux éléments, varier selon les contextes et s’inscrire dans des stratégies différentes. »

C’est ce qui lui a permis de voyager très facilement d’un pays à l’autre. « De manière générale, poursuit le sociologue, ces campagnes ont largement rassemblé dans les sphères du populisme et de l’extrême droite. Pour ces mouvements en effet, la liberté de remettre en question l’identité sexuelle peut être interprétée comme l’avatar d’un libéralisme sauvage, d’un progressisme devenu fou, ou encore d’une décadence de la culture occidentale – un discours à même de séduire des citoyens pauvres, déclassés, nostalgiques, conservateurs, souhaitant plus de stabilité… »
Sans filtre

« Ce type de stratégie idéologique fonctionne, surtout en période de crise et de paupérisation », complète l’historienne Florence Rochefort

À certains égards, cela reprend des codes de campagnes plus anciennes contre l’égalité entre les « races » – jadis essentialisées elles aussi –, l’émancipation des femmes ou la dépénalisation de l’homosexualité. Des fake news sont largement diffusées, par exemple un dispositif pédagogique comme les ABCD de l’égalité (...)

Historiquement, les discriminations sont de fait bien antérieures à l’essor des études de genre. « Par exemple l’incapacité civile des femmes mariées inscrite dans le Code civil de 1804 les soumet au mari pour toutes sortes de démarches concernant le droit d’exercer une profession, de toucher soi-même son salaire, de gérer ses biens. L’impossibilité d’ouvrir un compte en banque sans autorisation du mari perdure jusque dans les années 1960. »

Tandis que les lois interdisant la contraception et l’avortement des années 1920 ne cesseront de se renforcer dans les décennies suivantes, jusqu’à la loi Neuwirth autorisant la contraception en 1967 et la loi Veil autorisant l’Interruption volontaire de grossesse en 1975. « Il serait donc plus juste de dire que les politiques d’égalité sont nées parce que des systèmes d’oppression étaient devenus insupportables. » L’idée d’un « effet boomerang » n’est en outre pas neutre sur un plan rhétorique : elle laisse supposer une radicalité toujours jugée excessive qui serait du côté des politiques d’émancipation, tandis que l’opposition aux droits des femmes ou des personnes homosexuelles se réduirait à un doux conservatisme, presque une légitime défense…
Dominants et dominés

« Ce renversement du stigmate est typique des campagnes d’opposition aux minorités », estime la sociologue Sara Garbagnoli5. Qu’il s’agisse hier de l’antiracisme et du féminisme, « ou aujourd’hui des mouvements LGBTQI6 – partisans d’une dénaturalisation de l’ordre sexuel, des normes qui le traversent et le définissent –, les théories élaborées par les personnes opprimées dévoilent toujours des formes de domination : blanches, masculines, hétérosexuelles… Et cela ne peut que déranger celles et ceux qui bénéficiaient de l’ordre social en vigueur. »
(...)

De larges pans de la population majoritaire sont dès lors à même de lancer de violentes campagnes de délégitimation, voire de se présenter comme un groupe devenu minoritaire et menacé. « On a vu ainsi apparaître des “hetero pride” ou des “family day”, comme en 2007 à Rome, donne en exemple Sara Garbagnoli. L’usage du mot "hétéro-pride" est en grande partie l’affaire de groupes néofascistes, en particulier de Forza Nuova. » L’idée fait des émules : fin août 2019 à Boston, aux États-Unis, une marche pour exprimer la « fierté hétérosexuelle » a également suscité l’indignation.

Des militants et militantes des campagnes « anti-genre » vont aussi dénoncer une « hétérophobie » ambiante, ou encore critiquer la supposée « violence de genre » consistant à nier la féminité ou la masculinité « naturelle » d’une personne. (...)

« Il s’agit d’une stratégie de renversement victimaire, qui nie la nature asymétrique et donc non réversible des systèmes de domination, et qui fait passer les oppresseurs pour les opprimés et inversement. » Cette stratégie explique en partie la globalisation des campagnes anti-genre, les formes de domination étant relativement similaires à travers le monde… (...)

« À cela s’ajoute la force du sens commun : quoi de plus “évident” que la différence des sexes ou leur caractère naturel ? Les études de genre sont à juste titre vécues comme un bouleversement majeur, ébranlant notre façon de voir le monde », conclut la sociologue. Quel que soit le pays, elles se heurtent fatalement à du déni, de l’agacement et du rejet, a fortiori chez les personnes qui ne sont pas familiarisées avec les sciences humaines et sociales. Pour le sociologue Éric Fassin7, l’anti-intellectualisme au cœur des campagnes anti-genre permet de mieux comprendre leur internationalisation : « l’invocation du "sens commun" contre la "théorie" résonne avec la rhétorique populiste ».
Nouvelle alliance ?

Cela tient au fait que, pour le sociologue Éric Fassin, le populisme aujourd’hui n’est pas dirigé contre le néolibéralisme, il en est une forme même. (...)

« Je fais donc l’hypothèse que cette convergence entre néolibéralisme et populisme explique en partie les campagnes anti-genre. C’est ainsi qu’on peut comprendre le succès de Donald Trump ou de Jair Bolsonaro : ce sont de vrais défenseurs du néolibéralisme, en même temps que de farouches opposants à "l’idéologie du genre", aux minorités sexuelles et raciales, et plus largement à toute forme de libéralisme culturel. » Cette convergence n’est pas forcément consciente, d’ailleurs beaucoup d’opposants à « l’idéologie du genre » assimilent celle-ci à une forme de libéralisme culturel. Elle permet toutefois d’expliquer un phénomène relativement nouveau et « que nous n’avions pas vu venir », concède Éric Fassin : soit l’articulation nouvelle entre les logiques économiques et identitaires. « Nos cadres de pensée sont bousculés par les changements du monde, il faut donc nous renouveler, s’enthousiasme Éric Fassin. C’est tout l’intérêt de travailler sur des sujets d’actualité ! » ♦