J’ai été une de ces femmes qui disent être dans la prostitution par choix. Personne ne m’a fait subir de « grooming » pour m’y faire entrer. Bien sûr, j’étais mineure quand j’ai fait ce « choix » mais c’était mon propre choix—dans la définition que vous donnez à ce mot. Et je fais ce choix à chaque fois que je me lève et que je vais au bordel pour gagner de l’argent -autrement dit à chaque fois que je dois payer mon loyer ou des factures, remplir le frigidaire ou acheter d’autres choses indispensables. Autrement dit : tout le temps.
D’abord, j’ai pensé qu’être travailleuse du sexe était une idée géniale : c’était quelque chose que je pouvais faire sans aucune qualification ou expérience, sans domicile fixe et même sans pièce d’identité. Et c’était la garantie d’avoir un revenu qui me permettait de satisfaire tous mes besoins—et même plus. Les annonces de recrutement pour les strip clubs et les bordels où j’ai exercé après avoir atteint ma majorité le disaient : le travail était facile, il y avait beaucoup d’argent à gagner, et les clients étaient sympas. Je pensais que je pourrais utiliser cet argent pour avoir davantage d’options plus tard, me payer l’université etc. (...)
Je pensais que ça me ferait oublier mon passé d’abus sexuel (à la maison avec mes parents), que ce passé deviendrait pour moi une chose révolue à laquelle je n’aurais plus jamais à penser. J’allais être une femme libre et indépendante (avec Beyoncé en fond sonore).
Mais cette dimension de choix n’a pas fait des expériences que j’ai vécues avec les clients quelque chose de radicalement différent de ce que vivent les femmes qui sont trafiquées ou piégées dans la prostitution par un Roméo : dans les deux cas, les clients sont les mêmes. (...)
Les clients n’en ont rien à faire de savoir si vous avez plus ou moins de 18 ans-en fait, beaucoup préfèrent que vous soyez très jeune. Ils s’en tapent complètement que vous ayez été trafiquée, groomed ou piégée dans l’industrie du sexe, si c’était votre propre idée d’y entrer, ou si vous faites semblant d’aimer ça en vous mettant des lunettes roses. Ils nous traitent toutes pareil. Comme si nous n’étions rien. Comme si nous étions leur propriété. Comme si nous n’existions que pour les servir et comme réceptacles pour leurs corps et leurs perversions. Comme si nous étions là pour être leur punching bags, pour qu’ils déversent leur agressivité et leurs problèmes sur nous sans aucune conséquence pour eux. Parce que nous ne sommes rien. Parce que nous n’avons aucun pouvoir. Et parce que souvent personne n’en à rien à cirer de nous.
Ils peuvent même nous tuer parce qu’ils pensent que personne ne s’en apercevra et qu’en plus ils feront une bonne action pour la collectivité en se débarrassant de nous. Beaucoup de tueurs en série qui étaient des clients et ciblaient des femmes prostituées comme victimes ont publiquement exprimé ce sentiment dans des cours de justice et de leur cellule de prison. Je ne pense pas que ces meurtriers aient vérifié d’abord si leurs victimes étaient entrées en prostitution par choix ou non : « oh, vous avez choisi d’être prostituée alors je vais être gentil avec vous »–aucun client n’a jamais dit ça.
C’est désolant de constater que l’attitude de la société envers les prostituées reflète celle des clients. Le taux d’homicide des prostituées est le plus élevé de tous les types d’activités et pour toutes les femmes, et quand une prostituée est assassinée, ça fait très peu de bruit dans les medias.(...)
Vouloir criminaliser les clients mais pas les prostituées ne signifie pas qu’on hait ou qu’on exclut les « travailleuses du sexe ». Criminaliser les clients, ça n’affecte que les clients. Il s’agit simplement de reconnaître qu’il est impossible de les poursuivre en justice pour ce qu’ils nous font subir tant que l’achat de sexe lui-même reste légal et légitime.(...)
Je suis pour que les personnes prostituées puissent disposer de soutien et de services, de façon à ce qu’elles puissent accéder à des carrières plus gratifiantes que la prostitution, et pas juste financièrement parlant, des carrières où on ne nous demande pas de renoncer à notre droit sur notre corps, ni à notre sexualité. Nos « carrières » à nous, c’est la source principale des revenus des hommes qui investissent dans la pornographie, les strip clubs et la prostitution. Cet argent va directement des poches des clients à celles des proxénètes, et nous n’en recevons que des miettes–à condition de faire ce qu’ils nous disent de faire. Tout ce que produit « l’industrie du sexe », c’est des orgasmes masculins, sur le dos de la misère des femmes (et de nouveau, ce sont les hommes qui ramassent tout l’argent dans cette « industrie » en tant que proxénètes, managers de bordels, propriétaires de strip clubs et pornographes). J’ai du mal à voir exactement où il y a de l’empowerment pour les femmes dans ce soi-disant travail qui ressemble bien plus à de l’esclavage. (...)
Les femmes n’ont pas les mêmes choix que les hommes dans cette société, et c’est la raison pour laquelle ce sont essentiellement des femmes et des filles qui se prostituent, et c’est pourquoi les clients sont presque toujours des hommes. C’est aussi pourquoi les proxénètes récupèrent l’argument féministe « c’est mon choix » et le propagent dans les medias et la publicité. Et c’est pourquoi, face à cette récupération, nous avons besoin de vrai féminisme.