Suite à un entretien entre une étudiante en journalisme et une experte en violence post-séparation autour du film de Xavier Legrand Jusqu’à la garde, une interview fut réalisée et publiée sur le blog de Zoom la girafe.
Gwénola Sueur intègre comme bénévole des associations (dont SOS les Mamans de 2012 à avril 2018). L’écoute des victimes, ainsi que des formations qualifiantes en France et à l’international, lui permettent d’acquérir une expertise du continuum des violences, du contrôle coercitif et des violences post-séparation. Elle est sollicitée pour intervenir sur ces thématiques et participe également à des travaux collectifs sur les violences, les enfants exposés, l’aliénation parentale. Elle est en parallèle membre active du Comité Manche Droits des Femmes en Normandie depuis 2014 ; elle a co-fondé le Réseau International des Mères en Lutte avec le sociologue Pierre-Guillaume Prigent. Elle fait d’autre part partie des autrices et auteurs de l’ouvrage Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui sous la direction de C. Bard, M. Blais et F. Dupuis-Déri. L’article, co-rédigé avec Pierre-Guillaume Prigent, s’intitule Stratégies discursives et juridiques des groupes de pères séparés. L’expérience française. Elle étudie en parallèle les violences masculines et l’antiféminisme dans le cadre d’un Master 2, Études sur le genre.
Qu’avez-vous pensé du film Jusqu’à la garde ?
Gwénola Sueur : Jusqu’à la garde documente de manière didactique le mécanisme de la violence post-séparation, terrorisme intime mal identifié par le système socio-judiciaire. Antoine (Denis Ménochet) n’accepte pas la séparation conjugale et instrumentalise systématiquement l’exercice conjoint de l’autorité parentale pour maintenir un contrôle coercitif sur son ex-femme Myriam (Léa Drucker). Leur enfant Julien (Thomas Gioria), comme dans un conflit armé, va servir de bouclier humain pour protéger sa mère jusqu’à ce qu’elle ait la force d’affronter l’agresseur.
Ce remarquable film devrait être montré aux travailleurs sociaux-judiciaires qui blâment les mères quand elles essayent de résister au contrôle coercitif et de se préserver ou de mettre en sécurité leur enfant.
Le mécanisme et les moyens employés par les agresseurs pour maintenir leur domination après la séparation étant mal analysés, ce film pourrait éventuellement les aider à mieux appréhender ces situations et mettre à l’abri les mères et les enfants. (...)
La séparation n’est pas une vaccination contre les violences bien au contraire, elles peuvent y débuter voire s’y exacerber. (...)
Les stratégies discursives et juridiques des associations de pères ont bénéficié aux hommes violents. Ils ont diffusé en France des informations concernant les « fausses accusations d’abus sexuels » par l’affirmation « une allégation sur deux est fausse » s’appuyant sur les données erronées d’Arthur Green. En réalité de nombreuses études universitaires en démontrent la rareté (moins de 7 pour 1.000 selon le rapport de JL Viaux).
Les associations de pères ont importé des théories anti-victimaires comme le syndrome d’aliénation parentale, qui n’a aucun fondement scientifique, et qui fait des ravages outre-atlantique en entrainant des transferts de garde des enfants aux agresseurs.
Les enfants de parents divorcés ou séparés qui verbalisent des violences notamment sexuelles sont ainsi moins bien protégés, le parent protecteur étant grâce aux mythes autour du viol préjugé mentir. (...)
certain.e.s avocat.e.s vont jusqu’à déconseiller aux mères divorcées ou séparées de parler au JAF des violences, mais également de se porter partie civile après un classement ce qui pourrait être considéré par les travailleurs socio-judiciaires comme un acharnement à l’égard du père. Le risque de transfert de garde étant important il s’agit d’un frein à la verbalisation des violences, voire une pression à les taire et à ester en justice. (...)
Aujourd’hui une femme peut être sanctionnée au civil par un transfert de garde à l’autre parent pour un déménagement à …16km ! En cas de résidence alternée les sanctions tombent plus facilement, nous avons ainsi des jugements où le JAF met la mère face à un choix : soit elle renonce au déménagement donc à aller et venir en toute liberté sur le territoire français et elle/il maintiendra la résidence alternée, soit elle confirme vouloir quitter la région, même s’il s’agit d’une nécessité économique, alors la/le JAF transfèrera la résidence au père. Ces femmes connaissent le risque de transfert de garde de l’enfant, mais le déménagement est la seule solution pour mettre une distance nécessaire à leur reconstruction et ne pas être détruites psychologiquement par la proximité avec leur agresseur (...)
Le point commun des hommes qui harcèleront les femmes après la séparation est qu’ils étaient très contrôlants dans le couple. Ils ont isolé leur conjointe de leur famille et de leurs ami.e.s, l’ont empêchée ou dissuadée de travailler ou de reprendre des études. Ils lui ont imposé des règles de vie afin de garantir leurs privilèges masculins avec un contrôle du temps, de l’argent et de la sexualité. Mais comme ce mode de vie est conforme aux stéréotypes de genre de notre société, la femme étant cantonnée dans la sphère domestique, personne ne décèle les tactiques d’isolement et de contrôle et ne voit les barreaux de la cage.
Après la séparation les agresseurs bénéficient de la complicité institutionnelle perméable à la rhétorique masculiniste autour d’une discrimination des pères. Cette complicité permet de contrôler et d’entraver la liberté des femmes au nom de l’égalité parentale. Des mères sont alors véritablement prises au piège.