Depuis des mois, des femmes témoignent de troubles de leurs menstruations après leur vaccination contre le Covid-19. Si de premières études à l’étranger suggèrent l’absence d’effets graves, la question mobilise avec retard les autorités sanitaires en France, où « les problématiques féminines sont considérées comme secondaires ».
Saignements en dehors des règles, cycle plus ou moins long, douleurs, syndrome prémenstruel accentué... Depuis l’ouverture de la vaccination contre le Covid-19 aux femmes en âge de procréer, les témoignages évoquant des troubles menstruels après l’administration du vaccin se sont multipliés. Les profils varient, depuis l’âge des premières règles jusqu’à celui de la ménopause – même si ce dernier reste minoritaire. De quoi interpeller les organismes de recherche et les autorités sanitaires ? « Pas suffisamment », répondent les personnes concernées. (...)
Quelques études ont bien été menées à l’étranger, notamment aux États-Unis, en Angleterre et en Norvège, qui montrent la possibilité d’un lien entre la vaccination contre le Covid-19 et la perturbation des règles, sans effets graves et sans aucune conséquence sur la fertilité. Mais celles-ci ne sont, pour l’heure, pas reconnues scientifiquement car elles n’ont pas fait l’objet de relecture par un comité de pairs. Résultat : les autorités françaises « surveillent » le sujet mais ne se prononcent pas. Et les personnes concernées, les transgenres également, se sentent peu écoutées et mal informées. (...)
Le 30 juillet dernier, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), chargée de la surveillance des effets secondaires du vaccin, classait pour la première fois les perturbations menstruelles comme un « signal potentiel ». Dans une enquête de pharmacovigilance publiée ce jour-là, elle remontait des centaines de cas observés avec les vaccins Pfizer et Moderna. Le sujet fait dès lors l’objet d’une « surveillance attentive », sans « lien formellement établi » avec la vaccination. Aucun détail n’est alors communiqué quant à la nature de ces troubles menstruels. Seule précision : la moitié des effets seraient apparus dans les « 48 heures qui suivent la vaccination jusqu’à plus de 15 jours ».
Une semaine plus tard, l’instance rapporte : « Nous ne pouvons pas à ce jour établir de lien entre la vaccination et les troubles menstruels, les causes de ces troubles pouvant être multiples. » Et précise : « L’évolution est spontanément favorable en quelques jours pour la grande majorité des cas. » Si les troubles persistent, l’ANSM invite à consulter un médecin.
Depuis, les rapports se succèdent et se ressemblent (...)
« Il ne faut pas confondre “signalements” et “témoignages” présents sur Internet », répond l’ANSM à Mediapart. Pour surveiller les effets secondaires du vaccin, l’établissement travaille avec le réseau des centres régionaux de pharmacovigilance (CRPV) : ces derniers recueillent les signalements qui leur sont faits directement par les patientes et les médecins, ou via la plateforme gouvernementale dédiée, les étudient et identifient des « signaux potentiels » qu’ils remontent à l’ANSM. Là, un comité de suivi analyse les risques, afin de déterminer la conduite à tenir et les mesures à prendre éventuellement.
Entre le début de la campagne vaccinale et la fin de l’année 2021, l’ANSM compte 3 870 signalements de troubles des règles observés après la vaccination Pfizer et 562 cas après la vaccination avec Moderna. Un nombre que l’agence considère comme minime, et ne permettant pas de conclure. « Mais on prend tout de même la question au sérieux, et on l’a portée à l’Europe », rappelle l’ANSM.
Contactée, l’Agence européenne des médicaments (EMA) indique avoir examiné « toutes les preuves disponibles, y compris les rapports d’événements indésirables présumés et la littérature scientifique ». Et conclut qu’« aucune association causale entre les vaccins Covid-19 et les troubles menstruels n’a été établie jusqu’à présent ». L’EMA ajoute : « Les causes peuvent aller du stress et de la fatigue à des conditions médicales sous-jacentes, comme les fibromes et l’endométriose. » Lors d’un point presse diffusé sur YouTube fin décembre, Georgy Genov, responsable de la pharmacovigilance à l’EMA, reconnaît un manque de données qui ne permet pas de tirer de conclusions. (...)
Un regard négatif sur la plainte des femmes
La chercheuse pointe le manque de prise en compte de l’inquiétude que peuvent avoir les femmes : « On répète que les perturbations sont de courte durée et spontanément réversibles, sans s’attarder dessus. On estime donc qu’il n’y a pas lieu d’explorer davantage. » Pour elle, « malgré d’importants progrès dans la science et la recherche, le sujet des sciences médicales, c’est encore souvent un homme blanc. Les femmes sont considérées comme exception à la règle ; les problématiques féminines comme secondaires. Pourquoi faut-il huit mois de décalage entre le moment où l’on commence à vacciner et le moment où ce sujet commence à être pris au sérieux ? »
Pour essayer de comprendre cette lenteur, Catherine Vidal, neurobiologiste et membre du comité d’éthique de l’Inserm, suggère de replacer la question dans un contexte plus général. « Il faut remonter au XIXe siècle, durant lequel était véhiculée cette image de la femme souffreteuse, avec des troubles de l’humeur, des troubles physiologiques et psychologiques, liés aux menstruations. Un regard très négatif était porté sur la plainte des femmes. »
L’essayiste prend l’exemple de la très récente reconnaissance de l’endométriose comme affection de longue durée. (...)
Pour Catherine Vidal, « un effort de recherche doit vraiment être fait sur ces questions ». Car, comme l’indique Micheline Misrahi-Abadou, professeure de biologie moléculaire à la faculté de médecine Paris-Saclay et à l’hôpital Bicêtre-AP-HP, « d’autres vaccins peuvent entraîner des troubles des règles, comme celui contre le papillomavirus humain ou la typhoïde. Pour le vaccin contre le Covid-19, les études menées jusqu’à présent sont rétrospectives et uniquement déclaratives. On se rend compte de leur limite. »
Pour trancher, la référente nationale pour les insuffisances ovariennes et infertilités génétiques préconise des enquêtes plus approfondies. (...)
Aucune étude de ce type n’est prévue en France. Aux États-Unis, le NIH, institut américain de la santé, a annoncé financer cinq études pour évaluer le lien entre le vaccin et le dérèglement menstruel. Entre 400 000 et 500 000 personnes devraient être suivies. En attendant, les personnes menstruées se plaignent d’un manque d’informations, et certaines refusent la troisième dose tant qu’elles ne sont pas rassurées.