« Aucun degré d’empathie ne peut remplacer l’expérience. Compatir n’est pas pâtir » (Christine Delphy)
Rue89 a publié un article ayant pour titre " les hommes avortent aussi, personne ne s’en soucie" , sous la plume de Frédéric Leclerc-imhoff. Je suis choquée et agacée par cet article, rien que le titre est dérangeant. Non, rue89, les hommes n’avortent pas.
Si je parle de cet article néanmoins, c’est que tout n’est pas à jeter. Le problème c’est qu’on ne peut pas en extraire le peu qu’il y a à sauver, sans remettre en cause la structure même de l’article et tout le système de pensée qui est derrière.
Je voudrais, tant que faire se peut, être parfaitement juste. Non, les femmes ne font pas des enfants toutes seules. Oui, les hommes peuvent souffrir lors d’une grossesse non désirée dont ils sont coresponsables. Oui, ce que ressentent les hommes coresponsables d’un avortement est peu pris en compte, presque jamais mentionné, et c’est quelque chose qui mériterait qu’on se penche dessus un peu plus. Et surtout : Oui, toute souffrance quelle qu’elle soit doit être prise en compte, sans nécessairement être comparée à d’autres formes de souffrance. Enfin, on peut hasarder qu’avec les avancées dues au féminisme, les hommes se sentent un peu plus concernés par la grossesse et l’avortement.
Voilà pour ce qu’il y a à sauver de l’article. Je vais maintenant me pencher sur ce qui ne va pas dans cet article, et croyez-moi, la liste sera beaucoup plus longue (...)
1) Non, les hommes n’avortent pas.
Le titre de l’article est révoltant. Non, les hommes ne tombent pas enceints et n’avortent pas. Avorter ne revient pas uniquement à supprimer un embryon portant la moitié de ses gènes. Avorter c’est surtout quelque chose qui se passe en soi, dans son corps. Faire des enfants, c’est totalement différent pour les hommes et les femmes en tant que processus biologique. Qu’ils le déplorent ou au contraire s’en réjouissent, les hommes ne tombent pas enceints, ils n’en connaissent ni les joies, ni les peines. Sans partir dans l’essentialisme, cela change beaucoup de choses. (...)
nous ne serons jamais égaux sur le plan biologique en ce qui concerne la reproduction, on peut tendre vers un maximum d’égalité au niveau de la société et des droits, mais pour cela il est justement nécessaire de tenir compte de nos différences (...)
On pourrait penser que le titre est simplement maladroit, mais de nombreux éléments de l’article semblent aller dans le sens d’une absence de considération de ces différences biologiques entre hommes et femmes. Peut-être la seule différence biologique significative entre les hommes et les femmes : la reproduction. C’est dommage de l’ignorer alors qu’on n’arrête pas d’en inventer d’autres qui elles n’ont aucune réalité concrète… (...)
2) L’IVG pour les femmes : un droit fragile et sans cesse menacé
Tout l’article semble dire : il n’y en a que pour les femmes, les femmes ont le droit d’avorter et d’être soutenues, accompagnées, et nous les mecs on n’a rien…
Minute papillon. Depuis quand l’avortement est facile, accepté par tous et toutes dans la société, accompagné, aisé, sans risques, sans problèmes pour les femmes ? Ce n’est pas le cas. D’abord il faut rappeler que le droit à l’avortement a été durement conquis à travers des luttes féministes qui se sont longuement heurtées aux exigences de contrôle de l’état et de l’église sur le corps des femmes. (...)
A l’heure actuelle, l’IVG est loin d’être un simple acte anodin. (...)
mener une grossesse et avoir un enfant n’est pas anodin non plus (...)
Les entraves à l’avortement restent nombreuses ; le droit à l’IVG est encore fragile et sans cesse menacé. (...)
Alors quand l’article de Frédéric Leclerc-imhoff sur rue89 nous présente un tableau complètement binaire de l’avortement dans lequel les femmes seraient accompagnées, soutenues, écoutées, et les hommes vilement ignorés, je me fâche (...)
3) Les hommes et l’IVG : une responsabilisation difficile
Un autre sous-entendu très fort de l’article est que tous les hommes se sentent nécessairement concernés par l’avortement. L’auteur proclame : « « Courage, fuyons », c’était avant« . La faible présence des hommes auprès des femmes désirant avorter ne serait donc qu’un résultat de l’égoïsme de ces dernières, ou de la misandrie d’une société qui met les pauvres hommes à l’écart comme s’ils n’étaient pas concernés par l’IVG et la grossesse.
Or, si les hommes sont peu concernés par l’IVG, c’est surtout parce que ce sont les grands privilégiés dans l’histoire. C’est peut-être vrai que les hommes se sentent un peu plus concernés qu’avant par la grossesse et l’IVG des femmes avec qui ils ont des rapports sexuels : ce serait une des nombreuses avancées que le féminisme a permis d’obtenir. Mais il ne faut pas non plus exagérer. (...)
4) Le contrôle du corps des femmes : jusqu’où peut aller le droit du géniteur sur l’embryon ?
Finalement le plus révoltant dans l’article, et ce qui le fait dangereusement pencher du côté du masculinisme, c’est qu’il remet insidieusement en question le droit des femmes à décider de mener ou non une grossesse à terme. Il y a d’abord une totale négation du fait que l’IVG concerne prioritairement et principalement les femmes. (...)
5) Les hommes et l’IVG…
Au final, après avoir lu cet article, je pense qu’il est nécessaire de réaffirmer que la décision d’avorter ou non doit revenir aux femmes. Ni les hommes, ni les femmes ne sont responsables de l’injustice biologique qui fait qu’elles seules peuvent porter des enfants. Il est donc inutile de chercher une égalité de fait sur ce point. Les femmes et les hommes sont inégaux en matière de procréation, et la façon la plus appropriée de tendre vers un maximum d’égalité, c’est à la fois de responsabiliser les hommes par rapport à la procréation (sans toutefois insinuer comme le fait l’article que ce sont les femmes qui les déresponsabilisent…) et laisser aux femmes la décision de mener ou non une grossesse puisque c’est elles qui sont concernées avant tout. Une grossesse n’est pas quelque chose d’anodin, c’est au minimum un bouleversement du corps, et personne ne devrait se voir imposer cette expérience. (...)
Toutefois il est vrai que les hommes peuvent se sentir parfois pris en otage. Pour un homme, voir une femme mener à terme une grossesse dont on est le géniteur et qu’on ne désire pas, ce n’est bien sur pas comparable avec le fait d’être soi-même forcée à porter un enfant. Mais je veux bien admettre que ce soit perturbant, que ça puisse représenter une souffrance. A l’inverse, un homme peut souffrir de voir sa compagne avorter alors qu’il aurait aimé avoir un enfant. Je pense que la suggestion de l’article de mettre en place une écoute pour les hommes coresponsables d’une IVG n’est pas idiote, même si elle est mal amenée. De plus, je pense que les femmes pourraient effectivement consulter et informer les hommes lorsqu’elles veulent mettre au monde leur enfant ou au contraire interrompre une grossesse, même si au final la décision doit revenir aux femmes.
Reste la question épineuse de savoir quoi faire en cas de désaccord. Au risque de choquer, je pense qu’il serait parfaitement injuste d’obliger un homme à assumer un rôle de père dont il ne veut pas, sous prétexte qu’il est le géniteur de l’enfant. D’un autre côté, comme je l’ai expliqué ci-dessus, de nombreux hommes ont un peu trop tendance à se contrefoutre totalement des problèmes de contraception et d’IVG et à agir comme s’ils n’étaient pas capable de procréer… Un peu facile ensuite de dire qu’ils n’y peuvent rien et qu’ils ne veulent pas d’enfant : un enfant, ça se fait à deux. A quand l’égalité en terme de contraception et IVG ? Et chacun aura compris que l’égalité dans ce cas ne veut pas dire que tout le monde doit être traité de la même façon. (...)