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Marie-Claude Saliceti
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Acrimed
Mobilisation à i-Télé : un exemple à suivre ?
Quand les salariés des médias se mobilisent contre les actionnaires et les chefferies.
Article mis en ligne le 21 octobre 2016

Le jeudi 20 octobre 2016, les salariés d’i-Télé, réunis en assemblée générale, reconduisaient leur mouvement de grève entamé quatre jours plus tôt. Si l’arrivée de Jean-Marc Morandini à l’antenne est l’un des éléments déclencheurs de cette mobilisation, la plate-forme revendicative des salariés est beaucoup plus large :

Les salariés […] demandent à la direction :
 À une semaine du lancement de C News [1], qu’elle présente enfin le projet éditorial et stratégique de la chaîne, mais aussi de la News Factory [2].
 Une clarification de la chaîne de commandement et la nomination d’un directeur de la rédaction garantissant l’indépendance de la rédaction vis-à-vis de la direction du groupe Canal et de l’actionnaire, tel que l’exige la convention qui lie la chaîne au CSA.
 De rédiger une charte déontologique en lien avec le comité d’éthique.
 De donner à la rédaction les moyens de traiter correctement l’actualité et de faire face à la concurrence.
 De reporter la venue à l’antenne de Jean-Marc Morandini afin que la chaîne fasse preuve de neutralité par rapport à sa mise en examen.
 D’instaurer un dialogue avec les représentants du personnel, la SDJ [3] et l’ensemble de la rédaction.

Une série de revendications exprimant de très compréhensibles préoccupations chez les salariés d’i-Télé, qui refusent d’être soumis aux volontés et décisions arbitraires des actionnaires, Vincent Bolloré en tête, et de la direction de la chaîne.

Les salariés demandent notamment des moyens pour pouvoir exercer leur métier dans de bonnes conditions, ainsi qu’une véritable indépendance rédactionnelle et la fin d’une gestion brutale, au coup par coup et sans projet clair.

Le mouvement en cours à i-Télé n’est pas un mouvement isolé, et fait écho à d’autres situations de conflit dans divers médias. (...)

Solidarité…

La mobilisation des salariés d’i-Télé est ainsi révélatrice des tensions de plus en plus fortes qui secouent les grands médias, entre, d’une part, les salariés, qu’ils soient ou non journalistes et, d’autre part, les actionnaires et les chefferies éditoriales. Gestion autoritaire, politiques de « réduction des coûts », interventions de plus en plus fréquentes des actionnaires dans les orientations éditoriales, dans un contexte de recompositions et de concentrations accélérées [7]… Autant de phénomènes qu’Acrimed n’a eu de cesse de dénoncer, le cas échéant aux côtés des syndicats de journalistes, au cours des dernières années, dans le souci de ne pas dissocier critique des contenus et analyse des conditions de production de l’information, et en soutenant les journalistes et les salariés des médias lorsque ceux-ci étaient confrontés à leur hiérarchie et/ou à leurs actionnaires.

Le mouvement en cours à i-Télé, même s’il est en dernière analyse l’expression d’une crise, est une bonne nouvelle : il signifie en effet que les salariés de la chaîne ont décidé de ne pas se laisser faire et de le dire. (...)

. Nous apportons ainsi toute notre solidarité aux salariés mobilisés, et ce quelles que soient les réserves et les critiques que nous n’avons cessé d’adresser et que nous continuerons d’adresser à l’orientation éditoriale de la chaîne d’information et à nombre de ses pratiques journalistiques.

Pour le dire de façon imagée – et avec le sourire : si dans l’affaire, Vincent Bolloré en venait à perdre sa chemise, nous soutiendrions les journalistes d’i-Télé avec la même vigueur que celle qu’ils ont employée à ne pas soutenir les syndicalistes d’Air France !

… critique

Cette solidarité avec les salariés ne saurait se confondre avec une défense inconditionnelle d’i-Télé. Les orientations et les pratiques que nous avons critiquées par le passé n’ont pas pour seuls responsables les propriétaires et dirigeants de la chaîne. Les journalistes, même s’ils sont soumis à des pressions et qu’ils travaillent dans des conditions souvent déplorables, sont loin d’être exempts de tout reproche, et les frontières entre concession, compromis et compromission sont poreuses, sur i-Télé comme ailleurs.

Difficile en effet de ne pas se souvenir du traitement médiatique de la récente mobilisation contre la « Loi travail » et de l’entreprise de délégitimation du mouvement dont nous avons été témoins, et à laquelle i-Télé a largement participé. (...)

Espérons dès lors que cette mobilisation et le soutien qu’elle reçoit de la part d’autres rédactions participent d’une prise de conscience de la nécessité de se saisir de ces questions – et que les mouvements revendicatifs d’autres catégories de salariés soient, à l’avenir, traités avec moins de suspicion et de condescendance. Le combat pour une information de qualité en sortirait renforcé.