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Méditation sur les paradoxes de l’intime
Cet article est inspiré de la conférence d’automne sur ce thème
Article mis en ligne le 6 février 2015
dernière modification le 5 février 2015

La place publique n’est plus ce qu’elle était…
Aujourd’hui les écrans effacent la frontière entre « vie publique » et « vie privée ». Qu’on soit Président de la République ou jeune ado rivé à son smartphone, il n’est pas rare de donner à voir à ceux que Facebook a qualifié d’ « amis » - quand ce n’est pas à la terre entière – ce que jadis on gardait jalousement pour soi et ses physiquement proches : son « intimité ». Les confessions ne s’encombrent plus de littérature, l’immédiateté les éparpille sans retour.

Que devient l’intime sur la place publique ? Qu’en est-il de la vie privée ? Comment un être humain se construit-il de nos jours ? Au-delà de ce que chacun choisit de montrer, chaque écran est une extraordinaire machine à collecter des informations. Les marchands et les agences de surveillance en sont friands ; dans quel univers de transparence idéale nos adolescents débarquent-ils ?

Nous sommes dans un monde où le « privé » prend de plus en plus de place – promesses de réalisations de soi, promesses d’identité où l’image est soumise à l’approbation des « followers » - privé, privatisation : de quoi sommes-nous donc privés ?

Paradoxalement, nous sommes privés de l’intime.

Ce que je m’approprie, privativement, m’appartient, à moi et pas aux autres. Le privé me sépare, le monde qui privatise multiplie les séparations.
Illusion d’autoconstruction, d’autosuffisance, on doit « se faire tout seul », « chacun peut y arriver » ; société de la compétition : lutte pour ma place.
Moi, ma place, mon image, que j’expose, ma solitude avec plein d’ « amis » sur Facebook, qui semblent se réjouir, être heureux, bien plus et mieux que moi…

L’intime, au contraire, ce lieu particulier du face à face entre moi et l’Autre, me permet de me construire dans une relation, où l’image et les frontières, où l’identité, sont en chantier permanent. C’est l’élargissement de l’horizon par l’intérieur. Construction à deux, à plusieurs, en groupe, bref, un tout autre monde, où je ne suis privé ni de moi ni de l’autre. Comme le dit Ricoeur, le chemin le plus court de soi à soi passe par l’autre. Paparazzi, télé-réalité, géants du Net sont invités à rester dehors.

L’enjeu est énorme, quand on y pense.
Soit une société composée d’atomes bien séparés vivant chacun pour soi dans sa petite bulle, environné d’une multitude de petites bulles… Big Brother n’est pas loin du tout, mais tellement aimable ! Faites, dites, montrez, ce que vous voulez, quand vous voulez, exposez vos « selfies »… on s’occupe du reste (bases de données juteusement profitables).

Soit une société de Sujets construits et soutenus par la qualité de l’intime dans leurs vies, élaborant de concert le vivre ensemble : une vraie démocratie à inventer, dont les prémisses apparaissent ici, là, partout sur la planète. Très mal accueillie par les maîtres du monde privé, flairant le danger de subversion de leurs profits.

On ne peut pas simplement cultiver sa vie intime à l’abri des publicités indésirées. Encore paradoxalement, le lieu de l’intime doit être reconnu et garanti par la Loi, les frontières en être tracées, à l’intérieur desquelles les appétits insatiables de transparence des aspirants big brothers ne pourront s’assouvir. Si l’intime n’est pas fortement revendiqué, il n’est pas respecté. Les femmes en lutte pour la liberté de l’avortement en savaient quelque chose.

Les nouveaux outils de communication, arrivés si récemment et si massivement dans nos vies, peuvent nous asservir plus que jamais, nous rendre « instruments des instruments » ; ils peuvent aussi être mis au service de nos créativités, de nos constructions communes. C’est selon ; selon le monde que nous voulons dès aujourd’hui et pour demain.

Nous avons une responsabilité particulière vis à vis des enfants et des adolescents. Ils dépassent souvent parents et éducateurs dans la maîtrise de ces nouvelles techniques ; mais dans les labyrinthes où, derrière leurs écrans, ils sont propulsés de plus en plus jeunes, ils ont besoin d’être soutenus par des adultes capables de leur transmettre des clés pour sauvegarder leur intimité, pour intégrer une éthique. L’être humain n’a pas la capacité de se faire auto-exister ; l’humanisation passe par des transmissions et des accompagnements où l’intime doit garder toute sa place.

compte-rendu de la conférence "les paradoxes de l’intime"