La ministre poursuit pour « injure publique » une militante qui l’a traitée d’ordure. On a le droit de traiter des Roms ou des exilé·es comme des ordures juste bonnes à jeter… si c’est la politique du gouvernement. Mais ceux qui la mènent veulent interdire qu’on les traite d’ordures. Des êtres humains peuvent-ils traiter d’ordures des politiques qui traitent d’autres êtres humains comme des ordures ?
Le 19 août 2020, un jeune Soudanais, Abdulfatah Hamdalla, est trouvé mort sur la plage de Sangatte, dans le Pas-de-Calais. Wajdi (c’est son surnom) avait essayé de traverser la Manche avec des pelles en guise de rames, mais le bateau gonflable avait chaviré ; son compagnon avait réussi à gagner la côte à la nage ; pas lui. Il était en France depuis un an et demi, mais l’asile venait de lui être refusé. Il voulait donc tenter sa chance en Angleterre. Or à Calais, c’est la politique répressive de la France, en même temps que de la Grande-Bretagne, qui rend la traversée de la Manche si dangereuse. Migreurop l’affirme avec force : Abdulfatah Hamdallah est « victime des politiques migratoires européennes ». (...)
Comme en Méditerranée, même si c’est à moins grande échelle, les morts se multiplient ; pourtant, sous couvert de lutte contre les passeurs, en même temps qu’aux exilé·es, c’est au militant·es solidaires qui leur apportent une aide que s’en prend l’État.
Il n’empêche : le jour-même, Marlène Schiappa, alors ministre déléguée auprès du ministre de l’intérieur chargée de la citoyenneté, sur Twitter, faisant part de son « immense tristesse », en profitait pour justifier la politique gouvernementale : « Ce drame insupportable nous mobilise encore plus avec Gérald Darmanin contre les passeurs qui profitent de la détresse d’êtres humains ! » Et qu’importe si cette tragédie n’implique aucun passeur (...)
Faut-il s’en étonner ? En réponse, Marlène Schiappa était taxée d’hypocrisie. La sociologue et écrivaine Kaoutar Harchi s’exclamait ainsi : « Se servir d’un drame humain pour justifier la poursuite d’un programme politique anti-migrant à l’origine du drame survenu et de tous ceux à venir, c’est d’un cynisme »… (...)
L’avocate engagée Caroline Mécary dit en substance la même chose : « Quelle tartufferie chère Marlène Schiappa qui avez : - Cautionné la loi Asile et Immigration ! – Démantelé les camps de migrants sans jamais proposer de solution alternative ! – Criminalisé les associations de secours en mer. #OnVousVoit ! » (...)
Dans les deux cas, Isabelle Saint-Saëns, militante de longue date aux côtés des migrants, accompagne son retweet d’un mot cinglant : « ordure » ! (...)
Vendredi 8 juillet 2022, Isabelle Saint-Saëns est convoquée au tribunal : comme le rapporte dans Politis Sébastien Fontenelle, Marlène Schiappa a déposé plainte contre elle pour « injure publique envers un membre d’un ministère », en demandant à la retraitée militante 10 000 euros en réparation du préjudice subi. (...)
Selon l’article 29 alinéa 2 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, « toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure. » Il n’y aurait donc pas injure, à l’inverse, quand le mot qui offense, loin d’être une insulte gratuite, s’avère une critique politique de faits qui ont à voir avec l’ordure. Si je me pose la question, c’est que j’ai écrit en 2014, dans Roms & riverains, sur la politique de l’ordure menée par la France à l’égard des migrant·es roms, que les politiques publiques condamnent à vivre dans des conditions sanitaires sordides, près de décharges, sans ramassage d’ordures ni toilettes. « Ce n’est pas un hasard si “les Roms” sont aussi couramment associés, avec toute la violence de ce que nous avons qualifié de politique scatologique, aux décharges publiques, aux excréments et aux ordures. À peine bons à jeter, ils sont constitués en figure économique du déchet. »
Le traitement de ces populations sur le mode du rebut participe, écrivais-je alors, d’une « politique de la race » (...)
Dans cette politique de la race, il ne s’agit pas seulement des Roms. Les pratiques de harcèlement par les pouvoirs publics « ne leur sont pas réservées ; par exemple, on les connaissait déjà dans la “jungle” de Calais – et pour les mêmes raisons : à force de tracasseries, il s’agit de décourager les migrants, dans l’espoir qu’ils renoncent et finissent par partir sans qu’il soit besoin de les expulser. » C’est ce que j’appelais ironiquement « l’auto-expulsion » (...)
La puissance publique a pris au pied de la lettre la formule qui lui était naguère opposée : « immigration jetable ».
En France, il est donc permis de traiter des êtres humains comme des ordures. En revanche, celles et ceux qui mènent cette politique veulent interdire qu’on les traite d’ordures : ils aimeraient n’en être pas comptables. On peut poursuivre une militante pour le mot « ordure », mais pas un ou une ministre pour une politique de l’ordure. (...)
C’est une question complémentaire qui est aujourd’hui posée à la justice. Des êtres humains n’ont-ils pas le droit de traiter d’ordures celles et ceux qui traitent comme des ordures d’autres êtres humains ? Il s’agit pourtant bien d’un discours politique des premiers sur les seconds, retournant l’abjection subie par les exilé·es contre les politiques qui la leur font subir. Les juges pourraient donc se montrer sensibles à l’évolution de la langue : aujourd’hui, on utilise souvent le verbe « traiter » comme un intransitif absolu : « il me traite », autrement dit, « il m’injurie » – mais aussi : « il me traite mal ». C’est mettre sur le même plan traiter de et traiter comme. En revanche, si la justice devait donner raison à la ministre, permettant de traiter comme tout en interdisant de traiter de, alors, il conviendrait qu’elle réponde à une autre question : comment peut-on qualifier, sans encourir les foudres judiciaires, les responsables d’une politique de la race qui traite de manière inhumaine des êtres humains sans pour autant se sentir moins humains ? Quels autres mots sont-ils adéquats pour dire, avec justesse et justice, cette abjection politique ? Car enfin, peut-on pratiquer une politique de l’ordure sans être ou devenir soi-même une ordure ?
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A Calais, Abdulfatah Hamdallah, victime des politiques migratoires européennes
(...) Abdulfatah Hamdallah n’est pas le premier à avoir trouvé la mort en tentant de rallier l’Angleterre. À Calais comme ailleurs dans l’Union européenne (UE)2 et aux portes de celle-ci, des hommes, des femmes, des enfants meurent en essayant de franchir les frontières dans l’espoir d’échapper à la guerre, aux persécutions, à la misère ou tout simplement à la recherche d’une vie meilleure. Les militant-es présent-es sur le terrain ont calculé que, depuis 1999, au moins 275 personnes étaient mortes dans cette zone transfrontalière : mortes noyées en tentant de traverser la Manche ou de monter à bord d’un ferry dans le port de Calais, mortes écrasées par la cargaison d’un camion dans lequel elles s’étaient cachées, électrocutées par les caténaires de l’Eurostar ou tout simplement victimes des défaillances dans l’accès aux soins ou de l’absence de dispositifs d’accueil.
Marlène Schiappa, ministre déléguée chargée de la citoyenneté, a cru bon réagir sur les réseaux sociaux et a tweeté : « Ce drame insupportable nous mobilise encore + avec @GDarmanin contre les passeurs qui profitent de la détresse d’êtres humains ! »4. La ministre de l’intérieur britannique, Piri Patel, lui a emboîté le pas en déclarant : « Il s’agit de la perte bouleversante et tragique d’une jeune vie. Cet horrible incident nous rappelle brutalement l’existence des odieux gangs criminels et des passeurs de clandestins qui exploitent les personnes vulnérables. En travaillant ensemble, nous sommes déterminés à les arrêter »5.
D’une pierre, deux coups. À l’unisson, gouvernements britannique et français usent des mêmes arguments. Non seulement ils se dédouanent de leur responsabilité dans le décès d’Abdulfatah Hamdallah, mais ils mobilisent – une fois de plus – la figure du « passeur » pour désigner l’unique coupable des « drames de l’immigration ».
Or, il serait bon de rappeler quelques évidences. « Les passeurs » et autres « odieux gangs criminels » n’existent que parce que des personnes en exil, fuyant guerres et pouvoirs autoritaires, crises économiques et écologiques, sont privées de leur liberté de circuler. Depuis près de 30 ans, l’UE et ses États membres n’ont eu de cesse, par tous moyens, de vouloir refouler toujours plus loin les « indésirables » en quête de protection. Ce qui se passe dans le détroit du Pas-de-Calais n’est qu’une sinistre reproduction des situations en Méditerranée ou la mer Égée.
La frontière franco-britannique n’est donc pas une exception. Une succession de textes et d’accords bilatéraux6, ont transformé cet espace transfrontalier en zone fortifiée, toujours davantage contrôlée, entravant toujours plus les tentatives désespérées des exilé⋅es. (...)
La dissuasion violente comme seule perspective politique. Pour les personnes exilées bloquées à Calais, la situation est devenue un enfer au quotidien10 : soumises à des conditions de vie indignes et en butte quotidiennement aux intimidations et aux violences policières11.
La mort d’Abdulfatah Hamdallah, pas plus que toutes les autres, n’est un « drame humain » due à d’« odieux gangs de criminels et de passeurs ». Elle est la conséquence des politiques migratoires meurtrières de l’UE et des États membres qui ne laissent comme seule alternative aux exilé⋅es que la prise des risques inconsidérés afin de chercher une protection ou un avenir meilleur que ni leur pays, ni l’Europe ne veulent leur offrir.
l'audience concoctée par les soins de Mme Schiappa s'est bien passée, décision le 4 octobre. https://t.co/INJRN1qksV et avocat épatants
merci de vos mots et soutiens— Isabelle Saint-Saens (@isskein) July 9, 2022