Au septième volet de notre enquête consacrée au Levothyrox, des pressions s’invitent dans l’investigation. Ce n’est pas un mais plusieurs courriers qui sont arrivés dans la boîte aux lettres des Jours la semaine dernière. Des missives en forme de recommandés avec accusé de réception, en provenance de l’Agence du médicament (ANSM) d’une part, et du laboratoire Merck, qui produit le Levothyrox, d’autre part. Les deux organisations ont décidé de nous écrire à quelques jours d’intervalle. Pas pour nous envoyer des mots doux, comme on s’en doutera. La première s’est fendue d’un droit de réponse, la seconde d’une menace de procès.
L’ANSM nous envoie son droit de réponse par mail puis le diffuse sur les réseaux sociaux le 21 mars, jour de diffusion d’une émission de télé très attendue par les malades de la thyroïde (...)
poursuivie pendant l’émission, en réponse aux propos tenus en direct par les invités, via le fil Twitter de l’ANSM. (...)
plus d’un an après la crise, l’agence ne change rien à son discours officiel dans le droit de réponse qu’elle nous a adressé. Elle écrit que « la nouvelle formule du Levothyrox a été accompagnée d’une action d’information très importante des médecins et des pharmaciens ». Pourtant, son directeur, Dominique Martin, a reconnu dès octobre 2017 dans les colonnes du Parisien, que l’information avait été insuffisante…
Le professeur Lechat, qui a demandé à Merck la nouvelle formule du Levothyrox, a auparavant travaillé pour le labo. Pas un conflit d’intérêts, nous dit l’ANSM (...)
Le conflit d’intérêts du professeur Philippe Lechat chiffonne particulièrement l’agence. Comme nous le révélions dans l’épisode 13 de la série Les lobbyistes, c’est cet expert, alors responsable de l’évaluation des médicaments de l’ANSM, qui a signé, en 2012, la lettre demandant à Merck d’élaborer une nouvelle formule du Levothyrox. Ce même professeur avait auparavant travaillé pour l’industriel, à la coordination d’une enquête européenne (CIBIS-III) publiée en 2005 et financée par le laboratoire, au sujet du Bisoprolol, molécule entrant dans la composition des bêtabloquants, à destination des malades cardiaques. L’agence réfute l’expression de « conflit d’intérêts » pour Philippe Lechat au motif qu’il s’est écoulé huit ans entre son travail pour Merck et sa lettre comme responsable de l’ANSM. Et celui-ci « n’a jamais travaillé pour le compte du laboratoire Merck au sujet du Levothyrox », ajoute-t-elle. La charte de déontologie de l’ANSM a pourtant une conception bien plus large des conflits d’intérêts : elle évoque notamment la nécessité de prévenir les situations dans lesquelles pourrait naître, autour d’un expert, « un doute légitime, même du seul point de vue des apparences ».
Le président de Merck France nous a envoyé une lettre nous menaçant d’un procès en diffamation. Technique prisée des industriels pour museler les journalistes (...)
On peut aussi y lire entre les lignes la menace de contourner le droit de la presse. C’est une tendance de plus en plus répandue chez les industriels pour museler les journalistes d’investigation. Vincent Bolloré, par exemple, attaque les médias qui enquêtent sur ses activités africaines. Il réclame ainsi 50 millions d’euros à France 2 devant le tribunal de commerce pour un sujet diffusé dans l’émission Complément d’enquête en 2016 et couronné du prix Albert-Londres l’année suivante. Ces procédures, même si elles n’aboutissent pas, ont pour objectif de décourager les enquêtes. (...)
Aussi appelées « procédures-bâillons », elles pourraient être encouragées par la loi « secret des affaires » approuvée en première lecture à l’Assemblée nationale le 28 mars. Une définition trop large du secret d’affaires permettrait d’attaquer en justice toute personne (lanceur d’alerte, syndicaliste, journaliste…) qui révèle des informations internes à une entreprise. (...)