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Mediapart
Les leçons de l’affaire Nicolas Hulot
Article mis en ligne le 27 novembre 2021

Après la révélation des accusations contre l’ancien ministre, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire. Au-delà de son devenir judiciaire, cette affaire nous interpelle sur l’insuffisance de la lutte contre les violences sexuelles et sur l’impunité des sphères de pouvoir. (...)

Combien de temps faudra-t-il encore ? De combien de témoignages auront-ils besoin ? De combien de femmes, courageuses, offrant leur visage et leurs mots à notre conscience collective ? L’affaire Nicolas Hulot doit être l’occasion de tirer les leçons de l’insuffisance des politiques publiques contre les violences sexistes et sexuelles, de l’impunité des sphères du pouvoir et de la lâcheté de nos responsables. (...)

Au total, ce sont donc sept femmes qui, ces dernières années, ont accusé Nicolas Hulot de violences sexistes et sexuelles. L’ancien animateur d’« Ushuaïa » a quant à lui toujours nié avoir exercé la moindre violence. (...)

À la veille de la diffusion de l’enquête de France 2, il a pris les devants – comme lors des précédentes révélations – en allant sur le plateau de BFMTV (...)

Le parquet de Paris a annoncé vendredi l’ouverture d’une enquête préliminaire « des chefs de viol et agression sexuelle », « pour des faits susceptibles d’avoir été commis à Paris à l’égard d’une victime mineure » – il s’agit du témoignage de Sylvia.

Les investigations ont été confiées à la brigade de protection des mineurs (BPM) de la Direction régionale de la police judiciaire (DRPJ). Elles devront déterminer si les faits sont établis et s’ils sont couverts par la prescription. Celle-ci a beaucoup varié ces dernières années et elle est beaucoup plus importante pour les violences sexuelles sur les mineur·e·s que pour celles sur les majeur·e·s.
Sur les violences sexuelles, des stéréotypes encore ancrés

Au-delà de son devenir judiciaire, et des suites médiatiques qu’elle ne manquera pas d’avoir, cette affaire doit nous interroger, tant elle est bavarde. Revenons d’abord sur le discrédit qui pèse souvent sur les accusations formulées et sur la parole des femmes.

Longtemps, dans l’entourage de Nicolas Hulot, chez certain·e·s dirigeant·e·s écologistes, dans les salles de rédaction de la presse française, s’est répandue l’idée qu’il était peut-être un coureur de jupons, sans doute un séducteur, voire un « dragueur lourd ». Mais pas plus. Cela paraissait impensable, inimaginable.

Ces mots-là, on les a entendus dans de très nombreuses affaires, et récemment encore dans celle visant l’ancien journaliste vedette de TF1 Patrick Poivre d’Arvor. À propos de Dominique Strauss-Kahn, l’ancienne ministre socialiste Élisabeth Guigou avait expliqué dans un documentaire de Netflix de 2020 : « Que nous ayons l’idée que Dominique était un séducteur… Mais il y a une très grande différence entre être charmeur, être séducteur, et puis la contrainte, le viol. D’ailleurs, pourquoi aurait-il besoin de le faire ? C’est un homme charmant, brillant, intelligent, il peut être drôle par moment… Pourquoi ? »

Ces hommes-là n’auraient pas « le profil ». (...)

Répétons-le : l’idée que les violences sexuelles seraient commises par des personnes laides et qui ne parviendraient pas à séduire quiconque est fausse. Toutes les études le montrent : le physique n’a rien à voir là-dedans. Tout comme le sexe ou le désir. Les violences sexistes et sexuelles sont une affaire de domination et non une relation sexuelle qui aurait mal tourné.

Autre cliché : les lieux et les circonstances. (...)

les travaux des chercheurs et les études publiques sont univoques : notre imaginaire de violences sexuelles commises la nuit, dans un parking mal éclairé, par un individu louche, est trompeur. Il ne reflète qu’une toute petite partie de la réalité.

Elles sont bien plus banales qu’il n’y paraît, souvent commise par un proche ou une personne que l’on connaît, dans des lieux du quotidien. Simplement, trop souvent, on ne veut pas voir.
Le sexisme des puissants

On ne veut surtout pas voir quand il s’agit d’hommes puissants, de ministres, d’hommes riches ou aisés, ayant accès aux médias. Le violeur, l’agresseur ou le harceleur, dans l’imaginaire collectif, reste trop souvent le garçon aux mauvaises manières, issu d’un quartier populaire (et donc souvent d’origine étrangère ou non blanc). Celui qui siffle dans la rue, adossé à l’abribus.

Là encore, toutes les données disponibles opposent une version bien différente : les violences sexistes et sexuelles existent partout, dans tous les milieux, dans tous les pays, dans toutes les catégories sociales (y compris populaires, faut-il le préciser ?).

Mais le pauvre, et le pauvre d’origine étrangère, reste encore au cœur des discours politiques et médiatiques. La politique du gouvernement en témoigne. La campagne d’Éric Zemmour en est un symptôme affligeant : voilà un candidat d’extrême droite, accusé par sept femmes d’agressions sexuelles, qui prétend que les violences sont commises par les étrangers, notamment les mineurs isolés. Dans son dernier livre, il va même jusqu’à absoudre Dominique Strauss-Kahn et Tariq Ramadan… (...)

les travaux des chercheurs et les études publiques sont univoques : notre imaginaire de violences sexuelles commises la nuit, dans un parking mal éclairé, par un individu louche, est trompeur. Il ne reflète qu’une toute petite partie de la réalité.

Elles sont bien plus banales qu’il n’y paraît, souvent commise par un proche ou une personne que l’on connaît, dans des lieux du quotidien. Simplement, trop souvent, on ne veut pas voir.
Le sexisme des puissants

On ne veut surtout pas voir quand il s’agit d’hommes puissants, de ministres, d’hommes riches ou aisés, ayant accès aux médias. Le violeur, l’agresseur ou le harceleur, dans l’imaginaire collectif, reste trop souvent le garçon aux mauvaises manières, issu d’un quartier populaire (et donc souvent d’origine étrangère ou non blanc). Celui qui siffle dans la rue, adossé à l’abribus.

Là encore, toutes les données disponibles opposent une version bien différente : les violences sexistes et sexuelles existent partout, dans tous les milieux, dans tous les pays, dans toutes les catégories sociales (y compris populaires, faut-il le préciser ?).

Mais le pauvre, et le pauvre d’origine étrangère, reste encore au cœur des discours politiques et médiatiques. La politique du gouvernement en témoigne. La campagne d’Éric Zemmour en est un symptôme affligeant : voilà un candidat d’extrême droite, accusé par sept femmes d’agressions sexuelles, qui prétend que les violences sont commises par les étrangers, notamment les mineurs isolés. Dans son dernier livre, il va même jusqu’à absoudre Dominique Strauss-Kahn et Tariq Ramadan… (...)

Des hommes puissants, encore une fois, et qui doivent le rester.

La responsabilité d’Emmanuel Macron

C’est aussi le signal terrible qu’envoie le président de la République Emmanuel Macron depuis bientôt cinq ans au pouvoir. La fable de l’égalité femmes-hommes, « grande cause du quinquennat », a vécu. Dans les salons du pouvoir, on se parle « d’homme à homme », et on reste d’une « sérénité de marbre » face à des accusations de violences sexuelles.

Ces deux expressions, on les doit au chef de l’État. La première a été prononcée pour défendre le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, visé par une plainte pour viol et mis en cause, dans plusieurs enquêtes, pour abus de pouvoir. La seconde lui a été attribuée par son porte-parole Bruno Roger-Petit en 2018 après la première enquête sur Nicolas Hulot.

À la même époque, le premier ministre Édouard Philippe affirmait : « Je le soutiens depuis le début, et je le soutiendrai toujours. » On ne sait pas si le maire du Havre a changé d’avis depuis. Quant à la ministre Marlène Schiappa, elle avait publié une tribune dans Le Journal du dimanche pour prêter main-forte à celui qui était encore son collègue au gouvernement. (...)

Elle s’était même prêtée à une mise en scène pour afficher son soutien à celui qui devait démissionner du gouvernement quelques mois plus tard, pour des raisons politiques.
Le précédent de 2016 : la théorie du complot

Les accusations portées contre Nicolas Hulot n’ont donc eu aucune conséquence politique au gouvernement. Elles ne l’ont pas non plus empêché, ensuite, de reprendre la présidence de sa Fondation et d’être invité sur tous les plateaux télé, jusqu’aux récentes Assises du journalisme.

Cela faisait pourtant plusieurs années que des alertes circulaient, même de façon imprécises et incomplètes, dans les états-majors de plusieurs formations politiques. Une fois au moins, elles ont été prises en partie au sérieux.

C’était en 2016. Nous étions peu après l’affaire Baupin, qui avait profondément secoué le parti Europe Écologie-Les Verts. À l’époque, la présidentielle se préparait déjà. Nicolas Hulot envisageait d’être candidat – lui qui avait perdu la primaire de 2011. Il faisait figure de sauveur possible de l’écologie politique et il avait le soutien de nombreux dirigeants.

À l’époque pourtant, Cécile Duflot, l’ex-secrétaire nationale d’EELV, avait alerté certains de ses camarades, les prévenant qu’une femme était venue se plaindre auprès d’elle de Nicolas Hulot, qu’elle ne savait pas ce que valait son récit, mais qu’on ne la reprendrait plus à soutenir un homme accusé de violences sexuelles.

« J’ai signé une tribune disant que je ne me tairais plus, alors voilà », disait-elle en substance, à l’époque à ses camarades. En mai 2016, elle a signé un appel avec 16 autres anciennes ministres affirmant : « Cela suffit. L’impunité, c’est fini. Nous ne nous tairons plus. »

Nicolas Hulot a finalement renoncé à se présenter. Mais parmi de nombreux écolos, la thèse d’un complot de Cécile Duflot, pour assurer sa propre candidature (effective quelques mois plus tard à la primaire, qu’elle a perdue), a connu un joli succès. De rédaction en rédaction, elle se répétait régulièrement.

À l’évidence, et dans les discussions de l’époque, elle semblait bien plus vraisemblable que celle de violences sexuelles qu’aurait commises la personnalité préférée des Français·e·s. « Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt », aurait-on envie d’ajouter.