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Les hommes et la domination masculine
/Marcuss
Article mis en ligne le 7 novembre 2021
dernière modification le 6 novembre 2021

Déni du patriarcat, accusation d’opposer les sexes, de généraliser, et la pleurniche masculine sont des procédés souvent utilisés par les hommes qui refusent de penser leur domination. J’ai moi-même subi ces critiques avec de belles insultes virilistes. Je vais donc y répondre avec un peu plus d’intelligence que les masculinistes, qui bien souvent, se sont arrêtés au titre du billet.

L’impossibilité des hommes de penser la domination masculine

Le 10 septembre 2020, j’ai écrit un billet sur le harcèlement sexiste de masse qu’avait subi l’artiste Angèle sur les réseaux sociaux. Face à l’accusation d’agression sexuelle portée contre son frère Roméo Elvis et dont ce dernier a reconnu les faits, des dizaines de milliers de personnes ont sommé la chanteuse de condamner son comportement. Cette attitude collective misogyne s’inscrit totalement dans la culture du viol. On invisibilise la véritable victime tout en déresponsabilisant l’agresseur, pour mettre sur le devant de la scène une personne qui n’a aucune culpabilité dans cette affaire, si ce n’est cette culpabilité intemporelle d’être une femme et féministe. C’est donc avec une grande jouissance perverse que les masculinistes ont vu l’opportunité de « coincer » Angèle, en lui exigeant de choisir entre ses engagements féministes et sa "loyauté" envers son frère, dont elle condamnera rapidement son comportement.

Pour ce billet, « Angèle au pays de la domination masculine », j’ai reçu un certain nombre de critiques et d’insultes masculinistes sur les réseaux sociaux[1]. Evidemment, j’imagine que la majorité de mes détracteurs ne se sont arrêtés qu’à la lecture du titre. (...)

A la suite de mon billet, les réactions furent les suivantes : 67 % des personnes qui ont aimé l’article sont des femmes ; 81 % qui ont utilisé la notification « J’adore » et « Solidaire » également ; et 92 % qui se sont moqués du billet sont des hommes. En conclusion, 75 % des notifications positives ont été émises par des femmes. En ce qui concerne les commentaires : 75 % des hommes ont exprimé une remarque négative tandis que 80 % des femmes ont formulé un avis positif. Par ailleurs, 70 % de l’ensemble des commentaires ont été écrits par des hommes. Alors que la critique du billet repose sur le système patriarcal, ce sont bien les hommes qui se sont rués sur l’article pour le condamner, invisibilisant à nouveau la parole des femmes déjà noyée au quotidien. Face à la puissance de la sororité pour lutter contre la domination masculine, les hommes ont également leur solidarité, le « Bros before Hoes » (nos potes avant les putes), leur permettant de légitimer et de protéger ensemble leur bonne virilité.

Dans ce billet, je vais répondre aux polémiques masculinistes les plus récurrentes que j’ai reçues. (...)

1. Argument n°1 : le patriarcat n’existe pas

(...) La domination masculine s’est construite dès les origines de la civilisation. Sa justification s’est développée au fil des siècles par et pour les hommes. La biologie, la religion, la philosophie, l’art, la littérature, la psychanalyse, le droit, ont permis la création d’un véritable cadre idéologique imposant un système politique, social et économique dont les femmes ont été exclues. La domestication historique des femmes n’est qu’une construction sociale et politique qui repose sur des croyances, des normes, des valeurs, des représentations, mais naturalisées en condition biologique, donc indiscutable.[2]

Pour comprendre que la domination masculine est un phénomène social structurel, je vais prendre deux exemples : le champ du travail et les violences. (...)

a. Les inégalités économiques

Selon OXFAM, citant une étude de l’INSEE datant de juin 2020, le salaire des hommes est en moyenne de 28,5 % plus élevé que les femmes. Cette différence s’explique principalement par le fait que les femmes détiennent les postes les plus dévalorisés financièrement et socialement sur le marché du travail, comme le secteur d’aide à la personne. Par ailleurs, 78 % des emplois à temps partiel sont détenus par des femmes tout comme 70 % des CDD et des contrats intérimaires. Même en réduisant la lunette « à poste ou compétences égales », l’écart de salaire est de 9 %. Ces inégalités ont de fortes répercussions sur les retraites. (...)

b. Les violences physiques et sexuelles

A propos des violences physiques, sexuelles et psychiques, les hommes doivent comprendre qu’elles ne sont pas le fruit d’un rapport individuel dysfonctionnel totalement dépolitisé entre deux personnes. Elles sont le fruit d’un rapport structurel de domination qui implique la permission d’une pratique de la violence par les hommes au sein de la relation homme-femme. Pour se faire à cette réalité, il suffit simplement de prendre connaissance des chiffres issus des enquêtes de victimation. (...)

Les violences masculines exercées contre les femmes ne sont pas le fruit d’hommes isolés, mais l’œuvre d’un contrôle social systémique exercé contre toutes les femmes par un groupe social tout entier. Les hommes violents ne sont pas des êtres anormaux, désocialisés et présentant des troubles mentaux, mais des individus souvent bien intégrés et proches de la victime. (...)

De plus, même si les femmes qui, sous l’expérience, la menace ou la peur, se réfugient dans des bras d’hommes bienveillants, elles restent malgré tout toujours dépendantes d’autres hommes empêchant toute indépendance à leur égard.

Ce déni du système viriarcal est donc l’argument princeps pour les hommes qui refusent de remettre en cause leur position dans l’ordre genré, avec l’ensemble des privilèges dont ils jouissent dans notre société.

2. Argument n°2 : opposer les sexes (...)

L’argument consistant à prétendre que les féministes divisent et opposent les sexes est un autre déni, celui de la socialisation genrée. Ce déni montre la profondeur du système viriarcal pour les hommes qui ont tellement intériorisé la biologisation de leur masculinité, qu’ils ne veulent surtout pas qu’on la remette en cause au risque d’une contestation de leurs privilèges.

Les garçons et les filles ne sont donc pas socialisés de la même manière. Selon le sexe de l’enfant, des normes, des valeurs et des représentations leurs seront transmises depuis le berceau. Le genre est un apprentissage tout au long de la vie des comportements socialement attendu d’une femme ou d’un homme. Ce que l’on nomme la différence entre les sexes est donc moins une donnée biologique qu’une construction sociale qui s’inscrit dans une culture et une époque. (...)

Simone de Beauvoir écrivait qu’on ne naît pas femme, on le devient. C’est le même processus pour les hommes. (...)

La socialisation genrée est donc une opposition radicale entre les sexes. L’homme fort et maître de lui-même serait naturellement destiné à diriger, contrairement à la femme gouvernée par ses émotions et devant se mettre au service d’autrui. Cette hiérarchie des sexes se dessine très tôt. Une étude publiée par la revue scientifique Sex Roles, démontre que les enfants assimilent le pouvoir à la masculinité dès l’âge de 4 ans. Alors que les filles sont moins portées à considérer que le genre qui domine est le masculin, contrairement aux garçons, dans une tendance globale : « les enfants ont tendance à associer l’individu qui domine au masculin » pendant les interactions entre les sexes, constate le chercheur au CNRS Jean-Baptiste Van Der Henst.

Cette injonction à la virilité qui oppose et dégrade le féminin vis-à-vis du masculin est également la cause de l’homophobie chez les hommes. L’homosexualité est vue comme anormale car elle s’éloigne du mythe de la virilité par un rapprochement au genre féminin (...)

En conclusion, ce que les hommes reprochent aux féministes, c’est de visibiliser cette réalité qu’est la hiérarchie des sexes. Par un retournement dialectique, ils font croire que ce sont elles qui opposent les sexes pour cacher le fait qu’ils sont déjà opposés dans la socialisation genrée, permettant du même coup de maintenir la légitimité de leur domination systémique.

3. Argument n°3 : l’accusation de généraliser (...)

L’accusation de généralisation est un argument permettant aux hommes de se séparer du problème de la domination masculine. Ils diront qu’il y a des mauvaises personnes partout, peu importe le sexe. D’accord, mais c’est simplement un détournement du problème. Ici, ce n’est pas l’individualité d’une seule personne que l’on questionne mais d’un rapport de domination systémique qui opère sur la majorité des comportements individuels.

Le fameux « #NotAllMen » qui se traduit par « Pas tous les hommes » est donc un argument masculiniste et antiféministe. Cette expression est souvent utilisée pour affirmer que tous les hommes ne sont pas des agresseurs, et qu’il faut éviter de faire des généralités. Mais qui a dit que tous les hommes sont des agresseurs ? Evidemment que tous ne le sont pas, mais tous ont déjà eu des comportements et propos sexistes dans leur vie, car leur socialisation se construit en opposition au féminin qui est dégradé et dévalorisé. (...)

L’expression « Pas tous les hommes » est donc dangereuse car elle empêche la lutte contre la violence masculine systémique. Les femmes doivent se fatiguer à longueur de temps pour ré-expliquer que le féminisme n’affirme pas que tous les hommes sont des criminels et des violeurs. (...)

4. Argument n°4 : la pleurniche masculine (...)

Les hommes accusent souvent les féministes de ne pas parler de la violence conjugale et sexuelle que subissent certains hommes. Mais pourquoi est-ce que ce serait aux féministes d’en parler ? Est ce qu’on accuse les associations d’accompagnement d’enfants victimes de violences de ne pas autant contribuer aux violences faites aux adultes ? En toute logique non. Le mouvement féministe s’est construit pour rendre visible les femmes dans un monde qui les écartait de toute possibilité d’autonomie, et de dignité égale à l’homme en justifiant la violence à leur égard. D’ailleurs, lorsqu’on regarde aujourd’hui le tableau de la domination masculine, peu de choses ont été gagnées quand on se projette la relation idéale entre les sexes, c’est-à-dire une relation dénuée de ses rapports de domination et d’aliénation.

Les hommes qui prétendent que les féministes n’ont aucune compassion pour les hommes qui souffrent est une pensée absurde, réactionnaire et anti-féministe. C’est aux hommes de porter leur propre voix et de se mobiliser. S’ils arrêtaient de perdre leur temps à stigmatiser les féministes pour utiliser ce temps intelligemment, comme créer des réseaux d’écoute et d’entraide pour tous ceux qui subissent ou ont subi des violences physiques et sexuelles, ils auraient le soutien de tous. Ceci est la même chose pour le suicide, l’alcoolisme, le sans-abrisme, les accidentés du travail, dont les hommes sont majoritaires dans ces drames humains. (...)

En fin de compte, le véritable problème des hommes est que le mouvement féministe s’est construit par une sororité qui leur a toujours fait peur, car les femmes montrent par ce mode d’organisation toute leur puissance qui résiste et affronte le monopole de leur pouvoir et de leurs privilèges. (...)