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Marie-Claude Saliceti
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L’Humanité
Les Opalines. Elles ont brisé le silence, elles peuvent chanter victoire
Article mis en ligne le 11 août 2017

Après 117 jours de grève, les aides-soignantes et les agents de service hospitalier de la maison de retraite du Jura, ont obtenu deux embauches, une prime de 450 euros, trois semaines de congés exceptionnels. En faisant connaître les conditions de vie et de travail des établissements médicalisés, elles ont porté les besoins de tous, résidents et famille. Reportage

(...) Pendant le conflit, l’Ehpad a continué à fonctionner. Au début, des cadres du groupe sont venus prêter main-forte. « Des collègues, directeurs d’établissement, ont aidé à servir des repas, faire des toilettes, le directeur régional a servi le petit déjeuner », raconte Véronique Steff, la directrice de l’établissement. À la fin du mois de mai, l’agence régionale de santé (ARS) a aussi ordonné le transfert de 12 résidents vers des établissements environnants. Le 2 juin, une motion a été votée en conseil de vie sociale (CVS), l’organe de représentation des résidents et des familles, où siègent aussi un représentant du personnel et un représentant de la direction. Elle demandait aux grévistes de reprendre le travail.

« Au début, je les soutenais ­ je passais boire le café sur le piquet, je leur ai même donné un billet pour la caisse de solidarité ­ mais une fois qu’elles ont obtenu les deux postes, elles auraient dû reprendre », affirme Gilbert Rousseau, proviseur à la retraite et fils d’une résidente. Côté résidents, les propos de Nicole Cêtre, 81 ans, restent néanmoins très mesurés. « On voudrait bien que ça se termine. Pour les filles c’est difficile, elles font le travail de quatre à deux personnes », explique-t-elle. Mais interrogée en présence de la directrice, quand elle parle des conditions de vie dans l’Ehpad, elle se contente de dire : « Moi, je n’ai pas à me plaindre, mais pour les autres, les personnes qui peuvent pas se débrouiller, je sais pas. »

Sur le parking, Muriel Pion, la fille d’un couple de résidents entrés fin 2014, embrasse les grévistes. Elle est passée sur le piquet de grève à chacune de ses visites, deux à trois fois par semaine, et rend hommage à leur action. « En 30 mois, j’ai vu l’Ehpad se dégrader. Dans les premiers mois, régulièrement, les aides-soignantes prenaient une heure pour laver ma mère, lui faire un brushing, couper ses ongles, mettre de la crème sur tout son corps, la chouchouter. Peu à peu, ces moments privilégiés se sont raréfiés jusqu’à disparaître. » L’essentiel aussi est parfois sacrifié.

4,5 euros par personne, c’est le maigre budget pour le petit déjeuner, le déjeuner, le goûter et le dîner.

« Au début de la grève, j’ai fait remarquer à la directrice que les cheveux de mon père tenaient tout seuls, faute d’avoir été lavés depuis longtemps, elle m’a répondu qu’elle allait l’inscrire pour le coiffeur ! »

Sans compter les appareils auditifs perdus... (...)

Accompagner au quotidien des personnes âgées, pour beaucoup très dépendantes ­ la moyenne d’âge aux Opalines atteint les 90 ans, nécessite du temps. Et celui-là est rarement disponible. Anne-Sophie Pelletier, porte-parole des grévistes, est aide-médico-psychologique de jour. Elle raconte : « Le matin, quand l’équipe est au complet, nous avons quinze minutes par toilette. Au rez-de-chaussée, de nombreux résidents sont très dépendants. Un quart d’heure pour déshabiller une personne sur son lit, lui donner une toilette alitée, la rhabiller, l’installer sur son fauteuil, c’est très juste. On a les yeux sur sa montre. Si vous perdez trois minutes avec un lèvemalade défectueux, vous ne pourrez pas tout faire », raconte-t-elle. Faute de temps, le soignant ne pourra pas laver les dents ou les cheveux.

« Pendant longtemps, mon mari n’a pas eu sa douche. Souvent je le rasais. Elles ont bien fait de faire grève. »

« Pas le temps non plus de mettre de la crème sur une peau très sèche. » Difficile dans ces conditions de profiter des soins pour échanger. Ne pas avoir le temps de parler avec les résidents se révèle aussi très frustrant. (...)

Dans ce business très rentable (voir encadré), la maîtrise de la masse salariale est primordiale. Quitte à prendre quelques libertés. « Jusque très récemment, nous travaillions 11 h 30 la nuit, mais nous n’étions payés que 10 h 30. Nous avions une heure de pause que, dans les faits, nous n’avions pas le temps de prendre », explique Édith Sordet. Du coup, les horaires de poste de nuit ont été repoussés d’une heure. Résultat : « Alors que nous avions quinze minutes pour échanger avec les infirmières avant qu’elles ne quittent l’établissement, maintenant, quand nous arriverons, elles seront déjà parties. » Les revendications des grévistes révélaient une autre pratique « étrange » de l’établissement : faire effectuer les formations sur le temps de repos. C’est terminé. (...)

Pour que les établissements soient rentables, il faut que leurs résidents soient solvables : ils doivent, à Foucherans, s’acquitter de 2 500 euros par mois. La plupart vendent leur logement pour pouvoir payer. Quand les ressources ne suffisent plus, les enfants prennent le relais. Un transfert dans un établissement public moins coûteux est proposé à qui ne peut plus payer. (...)