
Appelés naguère « jardins ouvriers », on en attribue la paternité en France au député du Nord Jules-Auguste Lemire. Mais si l’on doit, à juste titre, rendre hommage à l’action de cet abbé progressiste pour le développement de cette belle idée, on doit également associer à cet hommage quelques autres pionniers dont le rôle a été déterminant...
Il n’y a, désormais, quasiment plus de ville de quelque importance qui n’ait aménagé sur son territoire des jardins familiaux destinés à répondre aux attentes des administrés, et notamment de ceux qui sont logés dans les immeubles du parc locatif municipal. Disposer d’une parcelle de terrain, aussi modeste soit-elle, contre un loyer modique pour cultiver soi-même ses fruits et légumes, en les faisant voisiner, le cas échéant, avec quelques arbustes à fleurs, est une demande croissante dans la population des classes populaires. Deux causes principales à ce renouveau de l’engouement pour les jardins familiaux : d’une part, l’interminable crise économique dont les effets se font ressentir toujours plus durement dans les milieux modestes ; d’autre part, la recherche de produits alimentaires plus sains et plus savoureux que leurs homologues vendus en supermarché.
Des « jardins de pauvres » existaient déjà dès la première moitié du 18e siècle au Danemark. Un pays qui, avec la Finlande, semble avoir été, en Europe, l’un des précurseurs dans ce domaine particulier de l’assistance aux « nécessiteux ». Dès l’aube du 19e siècle, l’Allemagne emboîte le pas aux Scandinaves, dans les provinces frontalières du Danemark, avec ses Armengärten. L’Angleterre en fait de même à la même époque avec les Allotment gardens. En France, quelques initiatives paternalistes sont prises, dès l’époque napoléonienne, par des patrons soucieux d’offrir à leurs ouvriers une alternative aux estaminets. Et au milieu du 19e siècle, la congrégation Saint-Vincent-de-Paul met à son tour quelques lopins à la disposition des démunis, mais sans que l’initiative soit formalisée en règles d’usage. L’idée se répand néanmoins, ici et là, de manière empirique. L’évolution décisive n’intervient toutefois que dans la dernière décennie du siècle. (...)
Les « bobos » eux-mêmes, prudemment gantés, se mettent désormais au jardinage, binette ou transplantoir en main. Cultiver une « grosse blonde paresseuse* » ou un « monstrueux de Carentan* » au sein de jardins associatifs est devenu un must jusqu’au cœur de la capitale, parfois dans des lieux inattendus comme les terrasses d’immeubles. Et c’est ainsi que, chez M. et Mme Bobo, l’on peut croquer d’un air gourmand des radis maison pour accompagner le mojito ou la caïpirinha lorsqu’est venu le moment de l’apéritif. Sympathique ! Mais on est là bien loin des « jardins ouvriers » de l’abbé Lemire.