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Le manifeste des 100 tisse la peur de la réaction
Claude Askolovitch (146 articles) Journaliste. La publication du texte et le débat qui en a suivi ne sont que l’expression d’une nouvelle bataille de la guerre de la pensée qui ravage ce pays
Article mis en ligne le 15 janvier 2018

Le texte cosigné par Catherine Deneuve ne parle pas des femmes, ni des hommes, ni de sexualité, et le bruit qu’on nous inflige est un acouphène idéologique ; on disserte, bien sûr, formellement, et parfois avec une vulgarité insensée, de viols et de violences, qui sont tellement moins insupportables que la tristesse de l’homme qu’on accuse, mais ces plaisanteries sont autre chose ; un nouvel épisode d’une sale guerre de la pensée qui ravage ce pays. Une nouvelle fois, la réaction a mis le feu à la parole publique, sans souci des êtres ni de la raison ; elle ne supporte pas, la réaction, que la société s’ébroue et que des victimes reprennent figure humaine ; elle s’alarme quand l’espérance pointe d’un monde un peu moins laid : quelle prétention, enfin, d’embellir le monde ? La réaction marche sans faiblir ; elle moque, elle nie, elle diffame et salit, elle agite l’outrance et l’espère en retour, pour que dans une confusion sordide, le combat soit enterré. La réaction attise la jactance des révolutionnaires, à l’heure des débats sur les chaines d’information, et chérit leur courroux s’il devient malséant. Voilà la bien la preuve ! La réaction a besoin d’ennemis. Peu lui chaut, c’est un exemple, que des femmes subissent et se font tripoter pour survivre, au fond du salariat, si une féministe trop farouche a déclenché, contre elle, le buzz rédempteur… La réaction s’ébroue dans le monde virtuel ; elle épice le brouet des médias ; seules les représentations l’intéressent ; les opprimés de chair et de sang n’ont rien de passionnant ; on ne leur parle guère, on ne les entend pas, ou si peu, on acte leur existence pour s’éviter des ennuis et on passe à autre chose : la femme violée est une contingence, moins émouvante qu’une cantate sur le temps qui passe mal, qu’on délivre aux fidèles dans le temple du FigaroVox.

La réaction se moque des gens et se fiche qu’ils aillent mieux. La réaction se défie du bonheur des faibles : il prépare notre fin. La réaction a sa novlangue : le progrès est le mal ; l’émancipation est une prison ; la protection de l’ouvrier est l’ulcère du patron, guérir la peur des femmes est une violence faite aux hommes, comme le mariage gay fut une injure aux familles.

La réaction est une ambiance et quelques coteries, qui mutent et s’interpénètrent. La réaction est une vapeur qui grise et délie les langues. La réaction désinhibe et réchauffe et invite. Ainsi donc, Catherine Millet en est désormais ? Comme Catherine Deneuve, qui n’assume plus qu’à moitié ? La réaction recrute sur la fatigue du progressisme. Un homme vient de mourir, Daniel Lindenberg, à qui ce texte doit tant, à qui ce texte est dédié, qui avait su, il y a quinze ans, annoncer un monde désormais sans lumière, où des anciens éclairés basculaient dans le culte de l’ordre et montaient la garde devant le passé, vouant aux gémonies le futur et le présent d’une société devenu trop complexe pour qu’ils sachent l’aimer. On en voit, on en a vu, ces âmes fourbues du progressisme, d’excellentes personnes, dont la sincérité ne saurait être discutée, réaliser l’âge venant que seule la jeunesse rendait le progrès acceptable. Les corps vieillis et la libido interdite, on déteste désormais le mouvement, la vie vous écorche, l’idée même que nos enfants puissent mener une existence plus juste, que nos filles demain cessent de craindre, devient une injure. Tout est injure, qui bouscule l’avant et seul l’existant est noble ; il n’est de combats juste que pour le préserver ; et ma petite fille, si j’ai supporté qu’on me palpe dans le métro, c’est encore assez bon pour toi. (...)