L’Assemblée nationale du Bénin a voté en octobre l’élargissement des conditions d’accès à l’avortement. Mais les décrets d’application n’ont toujours pas été publiés et l’opposition reste vive. Dans les hôpitaux, la demande est déjà forte.
Pour préserver l’intimité des femmes désireuses d’avorter, le centre hospitalier universitaire de la mère et de l’enfant de Cotonou a prévu un espace dédié, en retrait. Un nouveau bâtiment, neutre, sans appellation, à une centaine de mètres de l’hôpital principal. Cela fait plusieurs semaines que les demandes affluent de façon inédite au CHU. « Depuis le vote de la loi, nous sommes acculés, tous les jours, raconte la gynécologue Angéline Tonato Bagnan. Mais nous ne pouvons pour l’instant pas satisfaire ces demandes. »
Il y a deux mois, le 21 octobre, les partisans de l’IVG au Bénin ont remporté une victoire importante. L’Assemblée nationale a voté la légalisation de l’avortement, jusqu’à 12 semaines d’aménorrhée, « lorsque la grossesse est susceptible d’aggraver ou d’occasionner une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale ».
Le texte vient modifier la loi relative à la santé sexuelle et reproductive adoptée en 2003, qui avait ouvert l’IVG aux victimes de viol, d’inceste ou dans le cas d’une grossesse portant atteinte à la santé de la femme. Le Bénin est seulement le sixième État africain à légiférer en faveur d’avortements médicalisés et sécurisés, après la Tunisie, l’Afrique du Sud, le Cap-Vert, le Mozambique et la Zambie. (...)
Mais les décrets d’application de la loi n’ont pas été publiés. Le texte est encore à l’examen auprès de la Cour constitutionnelle. « Nous sommes toujours dans le flou vis-à-vis de cette loi, nous n’avons pas d’indications sur son application », commente la gynécologue Angéline Tonato Bagnan, du centre hospitalier de la mère et de l’enfant de Cotonou, qui reconnaît une certaine difficulté dans la gestion des demandes d’IVG ces derniers temps.
Le spectre de l’échec de 2003
Dans les rangs des blouses blanches béninoises, où les oppositions sont tout aussi marquées que dans la société, certains craignent que le vote du 21 octobre ne soit qu’un effet d’annonce dépourvu de toute mesure d’application, comme en 2003.
À l’époque, si la loi relative à la santé sexuelle et reproductive a bien été votée à l’unanimité à l’Assemblée nationale, aucun décret d’application n’a jamais été publié. Un manque juridique qui a largement contraint les gynécologues dans la pratique d’IVG dans le cadre de viol, d’inceste ou de mauvaise santé de la femme. (...)
le Dr Komlan Vidéhouïnou Agossou se présente volontiers comme un lobbyiste de la légalisation de l’IVG. Avant l’élargissement de la loi, il militait déjà pour la publication des décrets de 2003 avec ses collègues du CNGOB. « Avec d’autres gynécologues et les précédents ministres de la santé, nous avions écrit les textes pour border l’application de la loi, signale-t-il. Mais ils ne sont jamais passés en conseil des ministres lors des précédentes mandatures. » La faute à un travail de lobbying « acharné » de la part du clergé et des chefs coutumiers, d’après lui.
À la tâche pour porter cette loi jusqu’au bout, Mariam Talata, vice-présidente du pays, tient à rassurer. « Si nous avons eu le courage politique d’amener cette loi à l’Assemblée, ce n’est pas pour reculer au dernier moment », argue-t-elle, alors que même le président de l’Assemblée nationale, Louis Vlavonou, avait expliqué, début octobre, que l’avortement est « la négation de la vie à un enfant ».
Les drames d’Aplahoué sont loin d’être les exceptions d’une région reculée. « J’ai encore accueilli une femme avec des complications à la suite d’un avortement clandestin lors de ma dernière garde, se désole le docteur Aboubacar Moufalilou, gynécologue-obstétricien au Centre national hospitalier universitaire Hubert-Koutougou MAGA de Cotonou. Mais le poids des traditions et de la société est tellement lourd au Bénin que je pense que cette loi n’aura pas d’effet immédiat. »
Selon le ministère de la santé béninois, près de 200 femmes meurent chaque année des suites de complications après un avortement clandestin. (...)
200 femmes meurent chaque année d’une IVG clandestine
En attendant, le chemin des femmes vers l’avortement continue de prendre une direction périlleuse, et parfois fatale. Celle d’un homme ou d’une femme, pas nécessairement médecin, « connu pour faire ça ». (...)
« Ceux qui disent le contraire sont des hypocrites, car tout le monde sait que l’avortement tue au Bénin », opine le Dr Cyriaque Nandohou, chef du service gynécologie-obstétrique de l’hôpital d’Aplahoué. (...)
« Nous recevons aussi des cas de complications après un avortement clandestin, rapporte Lucrèce Akabou, vêtue de sa blouse rose pâle de sage-femme. Certaines arrivent mutilées, dans un état d’urgence absolu entre la vie et la mort. »
En moins de deux ans, l’hôpital communal a accueilli trois cas de femmes avec des complications sévères. Parmi elles, une est décédée des suites d’une péritonite par perforation utérine. (...)
Les drames d’Aplahoué sont loin d’être les exceptions d’une région reculée. « J’ai encore accueilli une femme avec des complications à la suite d’un avortement clandestin lors de ma dernière garde, se désole le docteur Aboubacar Moufalilou, gynécologue-obstétricien au Centre national hospitalier universitaire Hubert-Koutougou MAGA de Cotonou. Mais le poids des traditions et de la société est tellement lourd au Bénin que je pense que cette loi n’aura pas d’effet immédiat. »
Selon le ministère de la santé béninois, près de 200 femmes meurent chaque année des suites de complications après un avortement clandestin. (...)