Je suis fatiguée. Vous me direz, c’est normal. On sait qu’on vit dans un monde fatigant. On sait aussi, parce qu’on a déjà écrit sur le sujet, que toutes les rentrées sont épuisantes quand on a des enfants. Nadia Daam le racontait déjà sur Slate il y a quelques années. Et puis, il y avait eu ce formidable article de Louise Tourret qui analysait comment les techniques managériales avaient infiltré nos maisons et nos rapports avec nos enfants, nous menant tout droit vers le burn out (avec dedans une interview de Sarah Chiche).
Comme tous les ans, il faut s’occuper des fournitures scolaires, passer une soirée entière à mettre le nom de l’enfant sur chacun de ses crayons de couleur et de ses vingt tubes de colle, faire le tri des vêtements trop petits, en racheter, effectuer les inscriptions aux activités/centre de loisirs (aller au pôle familles de la mairie = mourir un peu), essayer de faire un planning familial pas trop pourri, trouver des baby-sitters/modes de garde, passer des soirées à remplir des fiches de renseignements, à chercher une photo d’identité pas trop vieille, à gérer le stress des enfants, en consoler un parce qu’il est tombé sur la méchante maîtresse, l’autre parce que la meilleure amie n’est pas dans sa classe, ne pas tomber en dépression en découvrant que l’enfant a recommencé à confondre le pluriel des mots en S et la conjugaison des verbes en ENT (...)
Ok, ça, c’est le tableau normal.
Mais cette année, c’est différent.
Cette année, c’est encore pire.
Peut-être que c’est seulement moi et les parents qui m’entourent, mais on est déjà au bout du rouleau. Le 5 septembre, on a recommencé à hurler sur les enfants en pensant bien fort que Maria Montessori n’avait qu’à bien aller se faire foutre parce que là, on n’en peut plus, on va craquer, est-ce que quelqu’un comprend ça ? (...)
Je pense que oui, le confinement a eu un coût psychique lourd pour les parents, surtout pour les mères. Et qu’il n’a pas suffi de déconfiner pour que ce coût s’annule. D’abord, il nous a épuisées nerveusement et psychologiquement et, à titre personnel, je ne suis pas certaine d’avoir récupéré mon état mental d’avant. Je ne suis pas déprimée mais stressée, tendue, sur le fil. Je m’énerve beaucoup plus facilement, comme si ma patience était une corde qu’on avait frottée et qui ne tient plus qu’à quelques filaments. (...)
Deux sous-groupes de parents semblent encore plus touchés par ce niveau extrême de stress : les femmes enceintes ou qui viennent d’accoucher et les parents qui ne s’en sortent pas financièrement.
Il n’y a pas que le confinement en soi qui nous a épuisées, cette crise de santé mentale est liée à l’accumulation de tout le reste, dans un contexte où chaque sujet d’angoisse est démultiplié. (...)
On danse au bord du gouffre
La charge mentale que les mères se coltinent est multipliée cette année. Il faut y ajouter une charge émotionnelle particulièrement accrue, parce que tout le monde est un peu à bout, inquiet, pas bien et que les femmes ont l’habitude de prendre sur leur dos les émotions de leurs proches. Il faut rassurer, même quand il est 21h, qu’on tombe de sommeil et que c’est le moment que choisit l’enfant pour craquer en étant incapable de comprendre lui-même ce qui lui arrive. Alors on s’assoit sur le bord du lit (...)
alors qu’on pensait sombrer dans un sommeil immédiat, elles arrivent, sournoises, elles sortent de sous le lit avec leurs griffes pointues. Les pensées de la nuit. Les pensées qui suintent une inquiétude sourde. La pandémie. La chaleur caniculaire en septembre. Les incendies partout. L’Amazonie. La Californie. Dans quel monde nos enfants sont-ils en train de grandir ? Leur vie sera-t-elle une succession de désastres sanitaires et écologiques ? Auront-ils la possibilité du bonheur au milieu d’un monde dont on a la sensation qu’il s’effondre par morceaux ?
Au cœur de la nuit, en se retournant dans le lit, on a l’impression que ce que la vie avait de rassurant et de stable disparaitra définitivement avec nos parents. On ne voit plus la chaîne des générations, la continuité. On danse au bord du gouffre. Enfin non, parce qu’on n’a pas le temps de danser. On remplit des papiers administratifs au bord du gouffre. (...)