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Rue 89
La prostitution discrète des réfugiées syriennes
L’article Ce sujet était l’un des cinq finalistes du prix du reportage France Info/XXI.
Article mis en ligne le 8 février 2014

Voilà ce qu’est le camp jordanien d’Al Zaatari au premier abord. Cette zone, créée en catastrophe voilà deux ans, à partir de rien, au gré des arrivées de plus en plus massives de Syriens fuyant ce qui ne portait encore que le nom de révolte, s’est étalée sans discontinuer au nord de la Jordanie.

Cette tâche grise, écrasée par le soleil, n’a cessé de grandir, bien trop vite, frôlant désormais les 200 000 âmes. Au point que le camp de fortune temporaire est devenu une ville, d’ores et déjà la cinquième du pays en nombre d’habitants, appelée à demeurer attachée à ce désert de rocaille blanche.

Plus la guerre s’éternise, et plus la cicatrice de Zaatari inscrit de manière permanente la tragédie syrienne sur le sol jordanien.

(...) La prostitution se transforme pour pouvoir vivre, à Zaatari. Elle prend plusieurs visages, plusieurs formes. On ne sait pas trop contre quel effet se battre. Quelle forme est la plus répandue ? Où est l’urgence ? Personne ne semble vouloir s’y intéresser, encore moins chercher à comprendre. Il faut dire qu’ils sont 500 000 expatriés en Jordanie à avoir perdu frères, sœurs, ou parents, maisons, amis, travail. Une prostitution si discrète, c’est probablement un mensonge, ou le problème des autres. Les gitans, ou « les gens du Nord, qui ont de mauvaises habitudes », selon les versions.

« Il y en a jusque dans le camp, c’est certain », nous a déclaré un occidental qui y travaille et qui préfère garder l’anonymat.

« Mais il n’y a pas moyen de mettre la main dessus. Par exemple, on sait qu’il y a un bar spécialisé quelque part dans le camp, mais on a eu beau chercher, on ne l’a pas trouvé. »

Abou Hussein, lui, n’y croit pas trop, à ce bar. Il nous raconte qu’un type a bien essayé un jour d’en monter un, où l’on puisse simplement acheter de l’alcool. Dans la journée, son entreprise a été détruite par des gens furieux. Alors un bar à prostituées, dans un camp surveillé aux tentes dramatiquement proches...

Dehors, l’apparente insouciance de la rue semble lui donner raison. (...)

Les maisons closes de Mafrak

Mafrak. C’est petit comme ville, et c’est assez laid. Pourtant le loyer y est très élevé, de 200 à 400 dinars jordaniens en moyenne, ce qui fait à peine un peu plus en euros, mais représente là-bas un salaire entier. C’est en moyenne six fois plus élevé qu’il y a deux ans, mais il faut dire qu’il y a de la compétition.

Non seulement les Syriens acceptent de payer plus cher puisqu’ils s’installeront à deux ou trois familles dans un appartement, mais en plus on y trouve des maisons closes. C’est rentable, une maison close, une fois le propriétaire mis dans la combine. Parfois, pourtant, la machine se grippe, comme au mois de mai, lorsque la police en a fermé 150.

Lorsqu’on sait que dans ces maisons, il est possible de trouver une dizaine de prostituées, ça fait beaucoup d’anciennes professionnelles exilées au mètre carré, pour une région qui contenait moins de 300 000 habitants il y a un an.

Surtout que les femmes qui travaillent en maison sont loin d’être les seules : les réseaux de prostitution, s’ils recrutent beaucoup de Syriennes, ne sont pas le danger le plus immédiat. Ils sont parfois simplement la conclusion d’un triste parcours. (...)

Dans l’imaginaire local, une femme syrienne, c’est presqu’un fantasme occidental.

Alors les gens riches du Golfe, d’Egypte ou de Jordanie viennent depuis longtemps dans les campagnes dans une noble intention, celle de prendre femme. Ils font encore ce qu’ils faisaient déjà, du porte-à-porte, en demandant à chaque domicile et respectueusement s’il y a des jeunes femmes à marier. (...)

le bonheur des femmes n’est pas ce qui préoccupe le plus les hommes : il semble à chaque conversation à Mafrak, qu’une femme heureuse, c’est une femme qui ne mendie pas.

Avec la guerre, le phénomène a explosé de la pire manière, jusqu’à ce que Zaatari, et toute la zone de Mafrak qui n’avait jamais vu que fonctionnaires usés, contrebandiers pressés et occidentaux perdus, ne devienne une grande destination touristique. Dans les rues défilent Saoudiens, Qataris, Yéménites et Jordaniens riches venus de villes plus au Sud, tous bien évidemment philanthropes offusqués par les conditions de vie des Syriennes, à tel point qu’ils viennent parfois contribuer en famille. (...)

On s’est passé le mot : aux portes du désert, plus aucun fantasme n’est trop dur, ni aucun goût trop bizarre. Il suffit de se marier, puis d’abandonner. Tout le panel des obsédés sexuels se retrouve dans les sables entre Mafrak et Zaatari, du simple mal-aimé en recherche de relations par Internet aux grands criminels qui viennent en voiture enlever des petites filles de 6 ou 7 ans dans les rues : une histoire abominable que nous ont racontée deux sœurs qui venaient de quitter Mafrak, pendant que la petite tenait sa natte pour mimer l’agression. (...)

De toutes manières, à qui se plaindront les réfugiées ? Juridiquement, elles n’ont pas de statut. « Béni soit Bachar, puisqu’avec la guerre, vous êtes venues ici », entendent alors tous les jours les veuves et les orphelines. Le compliment étant ensuite assorti d’une proposition.

Même les homosexuels osent venir tenter leur chance à Zaatari, alors qu’il sont rejetés partout ailleurs. Le phénomène est tel que tous les tabous culturels sautent peu à peu.

Récemment, les demandes indécentes se sont élargies aux hommes, et le rigorisme religieux et social de la région n’y peut rien. Or, il ne suffit que d’un faux pas, d’une mauvaise décision, et les rouages se mettent en branle. (...)

Il est difficile de ne plus avoir d’avenir, à 17 ans, d’avoir rêvé, puis de n’être plus grand-chose. Ces femmes sont les plus fragiles. Manaa le sait, et les marieuses aussi, car ce sont elles, selon Fatimah, qui font du recrutement pour les maisons closes et les réseaux organisés, ce qu’elle s’est toujours refusée à faire.

Un jour, Manaa a rencontré un homme qui lui a offert 200 dinars jordaniens. Un mois de loyer. Pour rien. Il avait un cadeau, disait-il, pour elle. Mais chez lui. Et voilà. L’abus de faiblesse consommé, elle avait perdu son honneur.

Alors, lorsqu’un soir il lui a demandé si, par hasard, des amis pourraient bénéficier de « ce qu’il y avait entre eux deux », elle n’a pas dit non. Ces gens en ont amené d’autres, et sans maison close, sans maquereau, sans marieuse, Manaa est devenue une prostituée. (...)

pour les femmes mariées, c’est le plus souvent sous le masque virginal des associations caritatives que le danger se présente. A Mafrak toujours, les femmes pointent du doigt beaucoup d’organisations, musulmanes pour la plupart mais aussi chrétiennes baptistes par exemple.

Les gérants de ces ONG religieuses, qui n’ont pas de site internet que l’on puisse trouver après une recherche rapide, ni réellement de locaux attribués ou d’horaires fixes, sont parfois jeunes, et leurs méthodes de sélection restent obscures à tous, sauf à Hamza, qui a travaillé au sein de l’une d’elles.

L’ONG pour laquelle il travaillait, et qui exerce toujours, avait beau se faire appeler Pitié parmi eux, les gérants ne semblaient pas particulièrement miséricordieux. (...)

Ces personnes-là ne travaillent pas pour des réseaux de prostitution, mais pour elles-mêmes, ou parfois des amis. Ces gens abusent de leur position pour forcer les plus désespérées. (...)

Selon la juge Taghreed Ikhmet, ancienne membre du Tribunal pénal international pour le Rwanda, il faut ajouter à ce triste cortège les victimes de viols à l’honneur perdu, et les femmes forcées à la prostitution par leur mari, qui n’hésitent pas à les prêter à des amis ou à des connaissances, ou leur imposent la contrainte pure et simple de ramener 50 ou 100 dinars tous les jours.

Ces femmes forcées et contraintes, celles qui se vendent pour un logement décent ou des médicaments, celles qui ont sauté le pas et ont été recrutées dans des maisons, renouvellent continuellement une offre sur un marché où la demande grandit sans cesse, mais peut-être, a contrario, trop lentement.

Malgré les opérations de police, le prix de la passe a continué à descendre de presque un tiers en quelques mois. L’enfer des femmes a plusieurs étages.
Pour les hommes, l’honneur avant la vérité

Les hommes se racontent des histoires. Peut-être parce qu’ils ont honte, peut-être parce qu’il est dur de voir les médias et les étrangers qui boudaient la guerre revenir pour douter de la vertu de leurs femmes ou parce qu’ils y trouvent avantage. Il suffit de sauver les apparences. (...)