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La « guerre juste » d’Obama avec ses drones
Article mis en ligne le 26 novembre 2013
dernière modification le 23 novembre 2013

Nouvelle attaque de drone américain, ce jeudi 23 novembre, au nord-ouest du Pakistan, hors des « zones tribales » contiguës à l’Afghanistan où ces frappes sont concentrées d’ordinaire : les tirs de missiles sur un local religieux ont fait cinq à huit victimes, considérées comme des membres présumés du réseau Hakkani, lié aux talibans. Et cela au moment où le gouvernement pakistanais — tout comme son homologue afghan — multiplie les signes d’ouverture à l’égard des fractions les plus modérées de la mouvance talibane.

La veille de l’opération seulement, Aziz Sartaj, conseiller spécial du premier ministre pakistanais pour les affaires étrangères, avait affirmé, lors d’une audition devant une commission du Sénat pakistanais, que le gouvernement américain s’était engagé à ne plus effectuer de tirs de drones tant que dureraient les négociations avec le mouvement taliban.

Il est vrai que le 1er novembre dernier, une frappe au Waziristan nord avait tué Hakimullah Mehsud, chef du Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP), qui figurait en bonne place sur la liste des négociateurs avec lesquels le gouvernement pakistanais devait entamer des pourparlers dès le 2 novembre. Cette attaque avait retardé le lancement d’un processus politique auquel se cramponne le gouvernement d’Islamabad.

Stupeur lorsque, deux jours avant cette frappe du 1er novembre, le gouvernement du Pakistan — par la voix de son ministre de la défense — avait paru soudain minimiser le nombre de victimes civiles des frappes de drones américains : 3 %, seulement, des 2 227 personnes exécutées au fil des 317 tirs de missiles effectués depuis 2009. Soit 67 civils « seulement », alors que, selon les calculs de l’American Foundation, ils seraient 185 ; que le Bureau of Investigative Journalism (Londres) en compte au moins 300 sur la même période ; et que Ben Emmerson, le rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions extra-judiciaires, se référant aux déclarations successives du gouvernement pakistanais, les estime à plus de 400 depuis le début des frappes, en 2004.

Changement de ton

On s’est interrogé sur les raisons pour lesquelles, brusquement, l’exécutif pakistanais, traditionnellement hostile à ces frappes, mais aussi régulièrement accusé de s’en accommoder, avait ainsi changé de ton : (...)
"" Ces campagnes de frappes, qui ont touché le Yémen à l’origine, puis la Somalie et surtout le Pakistan et l’Afghanistan, ont atteint un pic en 2010, notamment dans ce dernier pays, avec 128 tirs [1]. Durant cette année-là, selon une étude du Center for Naval Analyses réalisée pour le compte de l’armée américaine, les drones avaient occasionné dix fois plus de pertes parmi la population qu’un avion dirigé par un pilote.
CIA en retrait Retour à la table des matières

« Seigneur des drones », Barack Obama — bien plus que son prédécesseur George W. Bush — a fait de ces avions sans pilote sa marque de fabrique. Et il assume : c’est lui qui coche, sur une liste, chaque semaine, les cibles ainsi autorisées. (...)

A la suite d’un débat sur la militarisation excessive de la CIA, le président américain a signé le 22 mai 2013 une « presidential policy guidance » (directive) classée secrète, qui encadre les conditions d’emploi des drones : les militaires retrouvent le quasi-monopole des commandes sur les frappes ciblées, même si la CIA conserve des drones de renseignement.

Règles de droit

Même si M. Obama est loin d’avoir renoncé à une pratique qu’il qualifie de « guerre juste » menée au nom de la « légitime défense », les défenseurs des droits humains espèrent que cette mise des drones sous contrôle des militaires ramènera leur usage aux règles du droit américain et international de la guerre.
(...)

Plusieurs ONG, comme Amnesty international, menacent d’intenter des procédures pour « crimes de guerre » sur certaines de ces frappes au moins, citant des cas concrets de victimes collatérales. L’ONG britannique Reprieve parraine Noor Khan, originaire du Pakistan, dont le père a été tué lors d’une de ces frappes le 17 mars 2011 : il a intenté une action contre le gouvernement britannique, qu’il accuse d’avoir collaboré avec les Américains dans l’exécution des frappes de drones.

Arme sans corps

De son côté, l’ONU a rappelé, par la voix de son secrétaire général, M. Ban Ki Moon, que l’usage des drones ne peut s’affranchir du respect des règles internationales. Le tout au moment où la plupart des partenaires et néanmoins amis des Etats-Unis s’inquiètent de l’espionnage systématique dont ils ont été l’objet ces dernières années de la part de l’appareil sécuritaire américain, au nom de l’antiterrorisme, mais avec des visées, semble-t-il, beaucoup plus larges. (...)

Grégoire Chamayou, dans sa Théorie du drone (La Fabrique, 2014), fait remarquer que l’usage de ces engins télécommandés, bien qu’il bouleverse les règles de la guerre, ne suscite pas à priori de rejet massif dans l’opinion en Occident, alors que les attentats-suicides y apparaissent comme le sommet de la barbarie

«  Alors que le kamikaze implique la fusion complète du corps du combattant avec son arme, le drone assure leur séparation radicale. Kamikaze : mon corps est une arme. Drone : mon arme est sans corps. Le premier implique la mort de l’agent. Le second l’exclut de façon absolue. Les kamikazes sont les hommes de la mort certaine. Les pilotes de drone sont les hommes de la mort impossible. En ce sens, ils représentent deux pôles opposés sur le spectre de l’exposition à la mort. Entre les deux, il y a les combattants classiques, les hommes de la mort risquée ».