L’ambiance était électrique dans la septième chambre de la Cour d’appel du tribunal de Paris, cet après-midi du jeudi 1er décembre. Huit mois après leur première confrontation, les deux parties se sont retrouvées, dans un climat tendu, pour jouer l’acte II de Bolloré S.A contre Bastamag, après que le groupe de l’homme d’affaires ait été débouté dans sa plainte en diffamation le 16 avril dernier. Au cœur du procès, un article paru le 10 octobre 2012 sur le site bastamag.net et intitulé « Bolloré, Crédit agricole, Louis Dreyfus : ces groupes français, champions de l’accaparement de terres », traitant de l’implication de certaines grandes entreprises françaises dans l’accaparement de terres en Asie et en Afrique.
(...) C’est l’auteur de l’article, Nadia Djabali, qui la première s’est levée, presque timidement ou redoutant peut-être déjà l’affrontement. « Il avait déjà été dur lors du premier procès mais cette fois, j’ai vraiment eu l’impression qu’il s’en prenait personnellement à moi », déclarera la journaliste à la fin de l’audience. L’échange est en effet mouvementé. « Combien de temps avez-vous consacré au sujet et à l’enquête ? » - la journaliste réfléchit. « Vous pouvez nous le dire si ce n’est que quelques jours » renchérit l’avocat d’un air entendu. « Non c’est plutôt quelques mois, de juin à fin septembre », rétorque Nadia Djabali.
La journaliste défend son travail et explique avoir fait la synthèse de nombreux rapports et études parus sur le sujet de l’accaparement des terres, avant de les avoir croisés pour s’intéresser précisément aux entreprises françaises. (...)
Les interrogatoires s’enchaînent et se ressemblent. La véhémence de l’avocat du groupe Bolloré semble inépuisable pour montrer que les faits sont faux. « L’article doit être pris comme le commentaire d’un certain nombre de documents tous cités en bas de page. Et comme par hasard, tous les passages qui ne sont pas poursuivis, c’est du contradictoire », s’exclame Me Comte, pour répondre aux accusations de malhonnêteté de son adversaire.
Imperturbable, Me Baratelli continue sa leçon et affirme, sans ciller, que le groupe Bolloré ne détient « aucun hectare d’exploitation en Asie ou en Afrique ». Autrement dit, les accusations visant la holding luxembourgeoise Socfin (exploitations de mineurs, expropriations de paysans), dans laquelle le grope possède de grandes parts, ne concerneraient pas le groupe de l’homme d’affaire. « Bolloré a 38,7 % dans Socfin et on ne devrait pas en parler ? », s’offusque l’avocat de la défense, insistant sur le fait que le groupe est l’actionnaire principal de l’entreprise.
Me Baratelli rebondit : « Vincent Bolloré est quelqu’un de fantastique. C’est un mec bien, jamais il ne ferait ça », s’exclame-t-il sous le regard médusé des prévenus, qui rient. « Oui vous pouvez rire, vous qui êtes plein de vos certitudes de journalistes altermondialistes ». Ambiance. (...)
« La manière dont sont traitées des personnes qui ont juste relayé un texte est simplement arrogante et méprisant », se désole Me Comte. Un jusqu’au-boutisme qui inquiète les journalistes. « Une partie des médias, notamment ceux dépendants de la pub s’autocensurent. Les affaires de Bolloré sont devenues un sujet tabou. On ne peut plus en parler sans avoir une plainte », explique Agnès Rousseaux, journaliste à Bastamag.
Nadia Djebali, elle, quitte la salle d’audience la conscience tranquille. « J’ai fait mon boulot. Quand j’ai commencé, j’avais 100 méga de document écrit. Je n’allais pas tout publier », sourit-elle.
Le délibéré a été mis au 9 février.