Vouloir la légalisation de la prostitution implique de nier sa dimension sexiste (lire « Surprenante convergence sur la prostitution »), mais aussi de gommer les rapports de forces sociaux et économiques particulièrement violents qui y sont à l’œuvre.
Les « travailleurs du sexe » qui militent pour la légalisation de leur activité insistent souvent sur le fait qu’ils sont indépendants et n’ont pas de proxénète.
Ce discours tend à faire oublier les profits colossaux engendrés, dont les intéressées sont souvent les dernières à voir la couleur — quand elles la voient (1). Agences de voyages, sociétés de transport, hôtels et autres intermédiaires, sans même parler des trafiquants, en bénéficient largement.
Dans le monde économique français, la pratique de la « chambre garnie » permet de conclure un grand nombre d’affaires. Les grandes entreprises du secteur de l’eau, par exemple, ont abondamment utilisé les services de call-girls pour tenter de remporter les marchés auprès des élus (2).
La Belgique, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni ont décidé il y a peu d’inclure la prostitution, en même temps que le trafic de drogue, dans le calcul de leur produit intérieur brut (PIB), indicateur stratégique s’il en est. La France, pour le moment, s’y refuse ; un choix que certains qualifient de « stupide (3) ».
Parler de « liberté », ou de « droit à disposer de son corps », implique de nier le rapport de domination et d’exploitation. « A la question de la contrainte économique, je réponds qu’il y a des millions de femmes qui sont dans la pauvreté et qui ne se prostituent pas », déclare par exemple la philosophe Elisabeth Badinter (Elle, 22 novembre 2013). On relèvera au passage que de nombreux partisans du « droit de se prostituer » appartiennent aux classes supérieures (selon le classement de Challenges, Badinter est la 53e fortune française) : Marcela Iacub, Catherine Millet, Catherine Robbe-Grillet, Claude Lanzmann, Georges Vigarello (4)... A l’inverse, comme le rappelait en 2003 le sociologue Lilian Mathieu, « ce sont des femmes de la classe ouvrière ou du lumpenproletariat qui sont recrutées dans la prostitution (5) ». Des femmes qui, dans leur grande majorité, n’auront probablement jamais l’occasion de faire entendre leur opinion sur la question.
L’obsession de « ne pas être une victime »
La protestation énergique selon laquelle les prostituées ne sont « pas des victimes » (6) participe de la même dénégation. « Ce journal n’a jamais trouvé plausible l’idée selon laquelle toutes les prostituées sont des victimes », écrit fort logiquement The Economist dans un éditorial récent (7). L’individu libéral et responsable de son sort doit être « invulnérable », observe la journaliste suédoise Kajsa Ekis Ekman. La seule violence qu’on puisse lui infliger, c’est... « de le qualifier de victime » (8). On feint de croire que « victime » désigne un trait psychologique (une attitude passive et timorée), et non la place occupée dans un rapport de forces. Ce discours prend parfois un tour caricatural : une chercheuse peut ainsi écrire, à propos d’enfants prostitués rencontrés dans un village thaïlandais, qu’ils « refusent catégoriquement d’être identifiés comme des victimes (9) ». (...)
Le gouvernement français actuel défend des positions abolitionnistes à travers la loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel ». Le Strass a mené la lutte contre la disposition centrale du texte — supprimée par les sénateurs en juillet dernier : la pénalisation des clients, qui s’exposeraient à une amende de 1 500 euros. Il a mis en avant les dangers pour la sécurité et la santé des prostituées, contraintes elles aussi à la clandestinité même si elles ne risquent aucune poursuite puisque la loi abolit le délit de racolage.
Aucune étude fiable ne fait état d’une telle détérioration en Suède après le vote en 1999 de la loi pénalisant les clients — loi qui, également adoptée depuis par la Norvège et l’Islande, a servi de modèle au projet français (13). Dans le comparatif des différentes législations européennes proposé récemment par l’hebdomadaire américain The Nation, la solution suédoise apparaît comme clairement préférable à l’allemande ou à la néerlandaise. Non seulement elle ne semble pas avoir eu pour effet de « simplement rendre la prostitution moins visible », comme on l’entend beaucoup dire, mais celles qui exercent encore bénéficient des conditions de travail qu’on espère en général instaurer par la légalisation : le tarif des passes est le plus élevé d’Europe (alors que les bordels allemands cassent les prix) ; elles ont obtenu d’avoir accès à la protection sociale, et enfin, elles sont plutôt en sécurité – aucun meurtre de prostituée dans l’exercice de son activité n’a été enregistré depuis le vote de la loi (14).
A l’inverse, l’Allemagne et les Pays-Bas s’aperçoivent que la légalisation ne résout rien ; au contraire. Elle sert les proxénètes, mais aussi les trafiquants, puisque la demande excède l’offre, de sorte que la traite se développe (l’Allemagne est devenue le plus grand marché d’Europe), et aboutit plutôt à dégrader la situation des prostituées (15). (...)
Pour autant, on ne peut que relever la contradiction entre la volonté abolitionniste affichée par la France et l’aggravation de la précarité et des inégalités provoquée par ailleurs par la politique de M. François Hollande (lire « Purge à la française »). Le meilleur moyen de lutter contre la prostitution ne serait-il pas encore d’éviter que les femmes y soient poussées par la détérioration de leurs conditions de vie ?
Il y a quelques années, Lilian Mathieu suggérait, plutôt qu’une politique visant spécifiquement les prostituées, quelques pistes qui aboutiraient à améliorer à la fois leur sort et celui d’autres catégories de précaires : mettre fin à la criminalisation des toxicomanes et leur fournir un accès médical aux substances dont ils sont dépendants ; régulariser les sans-papiers ; revaloriser significativement les minima sociaux.
Du côté du Strass, on reconnaît que le « choix » de la prostitution est tout relatif ; mais on affirme que, puisqu’il faut bien gagner sa vie, il s’agit d’un métier pas plus pénible que beaucoup d’autres. Cette négation de la spécificité du corps sexuel (aucune différence entre louer son sexe et louer ses bras) passe par la novlangue qui parle de « services sexuels » et de « travailleurs du sexe » — « Tenez, cinq kilos de sexe, voici la facture », ironise Ekman. Elle met en danger la reconnaissance du viol comme d’un crime spécifique, pour laquelle les féministes se sont battues : pourquoi violer quelqu’un serait-il différent de lui casser le bras ? Elle implique de pousser à l’extrême, sous couvert de rationalisation, la croyance irrationnelle dans la dualité du corps et de l’esprit inhérente à la tradition occidentale. (...)
Celles qui, inaptes à une telle dissociation de soi, ont la faiblesse de mal vivre des relations sexuelles non désirées sont considérées comme des idiotes sentimentales (hystériques ?...) qui ne méritent pas qu’on les écoute. (...)
Une plongée dans la littérature prônant la légalisation conduit à se demander s’il ne vaudrait pas mieux, pour ceux qui, à gauche, clament leur solidarité avec des « travailleuses du sexe » en lutte, assumer plutôt leur attachement à ce privilège masculin que représente l’existence de la prostitution. Ce serait plus honnête, et cela créerait moins de confusion. (...)