Depuis le 24 février, les opinions féministes des Ukrainiennes et des Ukrainiens ont été mises à rude épreuve par les contradictions sociales et la guerre. La vie a changé et le discours sur les questions de genre a également évolué. Nous savons que le débat public est la clé du développement de la société. Dans cet article, nous allons donc essayer de parler franchement des contradictions qui transforment l’inégalité entre les sexes aujourd’hui et la rendent pratiquement sans précédent dans le contexte de nombreuses générations récentes dans notre pays.
Mobilisation obligatoire des hommes et interdiction de franchir la frontière
Il est nécessaire de commencer par le fait que la citoyenneté de tout pays fournit une liste de droits et – ce qui est important – d’obligations pour chacun·e, bien que très peu de personnes y souscrivent consciemment. L’article 65 de la Constitution stipule que la protection de l’indépendance et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine est le devoir de tous ses citoyen·nes. Et la possibilité de restreindre certains droits dans des conditions particulières, notamment la loi martiale, est également prévue par la Constitution. Cependant, il ne mentionne nulle part la dimension spécifique de genre de ces restrictions.
Ainsi, si à partir du 1er octobre 2022, les femmes doivent, comme les hommes, s’inscrire au service militaire dans une certaine liste de spécialités, elles continuent d’être libres d’aller à l’étranger, et ne reçoivent pas de convocations. L’avocate Maria Levchenko fait remarquer que les gardes-frontières ne vérifient aucun document des femmes qui ne servent pas dans les forces armées. Les hommes en âge d’être militaire ne sont pas autorisés à quitter le pays depuis l’introduction de la loi martiale.
Pour les femmes ukrainiennes, le service dans les forces armées est un droit pour lequel une partie du mouvement féministe se bat depuis longtemps. Officiellement, ce n’est que récemment que les femmes ont pu servir dans des spécialités de combat dans diverses branches des forces armées [1]. La question de l’égalité des sexes en temps de guerre est généralement considérée sous cet angle avantageux
Des pétitions et des projets de loi visant à lever l’interdiction de voyager ou à élargir les catégories d’hommes autorisés à voyager apparaissent régulièrement en Ukraine et à l’étranger. L’une des pétitions a reçu plus de 27 000 signatures, après quoi le président Volodymyr Zelensky y a répondu : l’interdiction ne sera pas levée avant la fin de la loi martiale. (...)
Le président Zelensky a notamment déclaré dans une récente interview que s’il n’y avait plus de peuple en Ukraine, « nous perdrions notre État ». Ensuite, il y a des arguments pragmatiques : les gens doivent payer des impôts ici en Ukraine, pas à l’étranger, ils doivent soutenir l’économie, et chacun peut être utile à la défense du pays. Mais en fin de compte, tout se résume au fait que nous devrions maintenant avoir honte d’en parler. Ainsi, le secrétaire du Conseil de défense et de sécurité nationale d’Ukraine, Oleksiy Danilov, a déclaré que le désir de quitter le pays (pour les hommes) et de telles pétitions sont une manifestation de lâcheté et de comportement inacceptable pendant la guerre.
Dans le même temps, les médias occidentaux publient de temps en temps des documents selon lesquels l’interdiction de quitter le pays pendant la guerre viole les droits humains. (...)
Par ailleurs, fin octobre, l’Agence nationale pour la prévention de la corruption a soudainement déclaré que l’interdiction actuelle n’était pas conforme à la Constitution. Ils conseillaient non pas d’annuler les restrictions, mais de les instaurer dans un cadre réglementaire. Ce qui devrait, selon les experts, « supprimer les tensions sociales et les risques de corruption ».
La situation actuelle présente un inconvénient : si le devoir de l’homme est aujourd’hui de se battre, celui de la femme est de rester seule avec les enfants pendant que son partenaire est à la guerre ou attend d’être appelé. Seule une femme peut désormais légalement emmener des enfants dans un lieu sûr et s’en occuper. Pour un homme, au contraire, être avec un enfant est désormais un droit, et non un devoir, et la plupart des hommes ne peuvent exercer ce droit qu’ici, en Ukraine. (...)
En avril, la Verkhovna Rada a adopté la loi sur l’exemption du service militaire, notamment pour l’un des parents d’un enfant mineur, si l’autre parent est dans les forces armées, sans distinction de sexe.
Mais le texte de la loi ne précise pas si cela permettra de franchir la frontière en cas de besoin. En avril, la Verkhovna Rada a adopté la loi sur l’exemption du service militaire, notamment pour l’un des parents d’un enfant mineur, si l’autre parent est dans les forces armées, sans distinction de sexe.
Mais le texte de la loi ne précise pas si cela permettra de franchir la frontière en cas de besoin. (...)
Dans la communauté féministe d’Ukraine, les restrictions à la circulation des hommes sont considérées comme un « paiement pour des privilèges » et sont une conséquence du patriarcat. (...)
Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui, alors que les rôles de genre d’un homme-défenseur et d’une femme-garde sont effectivement approuvés au niveau législatif, la plupart des membres de la communauté féministe, pour diverses raisons, ne considère pas nécessaire d’en parler.
« Sexuer les réfugié·es est une décision assez inédite. Il faut beaucoup repenser, réfléchir – d’un point de vue féministe en particulier. Je pense qu’il est incorrect de nier les problèmes des hommes parce que nous ne nous occupons que des problèmes des femmes. Il s’agit de reproduire des idées générales sur ce que peut et doit faire un homme ou une femme – cela ne se pose pas que dans un sens, que pour un genre », commente la sociologue et chercheuse Oksana Dutchak.
Selon Oksana Dutchak, les femmes bénéficient aujourd’hui de privilèges sur la seule base de leur sexe. En outre, une femme peut ne pas avoir d’enfants, mais la possibilité même d’enfanter un jour donne à toute femme des possibilités que les hommes n’ont pas. Le sociologue considère cette approche comme très patriarcale. (...)
Iryna Dedusheva, experte de Gender in Details, note par ailleurs le remplacement définitif de la « Journée des hommes » soviétique par la Journée des défenseurs de l’Ukraine, ainsi que des cas d’hommes transgenres franchissant la frontière (hommes auxquels on a assigné le sexe féminin à la naissance).
L’organisation de défense des droits humains Outright International a réalisé une étude et formulé des recommandations sur la manière de supprimer les obstacles au départ des personnes transgenres d’Ukraine pendant la guerre. (...)
La sociologue Oksana Dutchak ajoute que les médias occidentaux ont critiqué la décision de fermer les frontières aux hommes, notamment parce que cette interdiction a en fait empêché de nombreuses femmes, en particulier celles qui avaient des enfants en bas âge, de partir vers des territoires sûrs – elles avaient peur de ne pas pouvoir s’en sortir sans un homme. Ou bien elles sont parties, mais il s’est avéré que c’était trop difficile et elles ont dû revenir après quelques mois. (...)
la période de la grossesse et les premières années de la vie d’un enfant sont très sensibles et vulnérables pour les femmes. En ce moment, les femmes ont besoin de beaucoup plus d’attention, de soutien, d’assistance, de paix et de sécurité. Il est extrêmement difficile de se retrouver sans soutien pendant une telle période.
L’experte de Gender in Details, Iryna Dedushova, insiste également sur le renforcement du travail de soin pour les femmes (...)
La guerre a intensifié ces processus dans les familles où les hommes sont partis au front, ainsi que dans les situations où les femmes sont contraintes de partir à l’étranger.
En général, c’est particulièrement difficile pour les femmes ayant des enfants à l’étranger, car, en plus de leur mari, elles perdent souvent le reste de leurs proches qui les aidaient à s’occuper des enfants en Ukraine. (...)
On ne peut s’empêcher de mentionner les établissements d’enseignement qui sont passés à l’enseignement à distance depuis le début de la guerre. Il est facile d’imaginer ce que cela signifie pour les parents d’enfants en âge de fréquenter l’école maternelle et primaire. Quelqu’un devait rester à la maison avec eux en permanence, et ce n’était généralement pas des hommes, comme pendant la pandémie.
Du côté positif, les experts notent que les femmes victimes de violences domestiques ont pu s’échapper à l’étranger. (...)
Ces femmes étaient hébergées dans d’autres pays et savaient pertinemment que leurs maris ne pourraient pas les rejoindre là-bas.
Conséquences démographiques de la guerre et Ukraine de demain
Selon l’ONU, plus de 12,5 millions de personnes ont quitté l’Ukraine depuis le début de la guerre. Environ 5 millions d’entre elles sont déjà rentrées. Il est difficile d’imaginer combien de citoyens ukrainiens se seraient retrouvés à l’étranger si l’interdiction de départ des hommes n’avait pas été annoncée dès le premier jour de la guerre. Après tout, de nombreuses femmes ont été et sont empêchées d’évacuer par l’impossibilité de partir avec toute la famille, et c’est l’une des principales raisons qui poussent les femmes à retourner en Ukraine pendant la guerre.
De plus, la menace de la crise démographique restera un grand risque pour l’égalité des sexes même après la guerre (...)
Selon la chercheuse Oksana Dutchak, il est très probable qu’après la guerre, on assiste à des tentatives de restriction de la liberté reproductive des femmes. Même aujourd’hui, il y a régulièrement des pétitions pour interdire l’avortement avec des arguments sur la restauration de la démographie.
« Il est très difficile de prévoir comment tout va évoluer après la guerre – tout sera compliqué et ambigu. Certaines femmes qui ont réussi à s’intégrer décideront probablement de rester. Les femmes qui ont un endroit où revenir, reviendront probablement en majorité. La grande question ici est de savoir ce que l’État va faire pour que plus de personnes reviennent, et non moins. Pour que les conditions soient au moins tolérables, sinon meilleures qu’à l’étranger. Il s’agit de la question de logement, du travail, mais aussi d’infrastructure sociale – à savoir si les institutions éducatives et médicales fonctionneront au niveau approprié pour encourager les familles à revenir », commente Oksana Dutchak.
La guerre à grande échelle a montré que toute approche catégorique ne peut être qu’en fonction de la situation, et que les conditions qui pouvaient exister en période de paix ou de paix partielle sont tout simplement impossibles aujourd’hui. Mais il faut appeler un chat un chat et ne pas cacher la vérité : l’inégalité entre les sexes en Ukraine, en raison de la fermeture des frontières et de la mobilisation des hommes, est sans précédent. (...)
Toute décision politique qui décide du sort de millions de personnes sur une base unique est discriminatoire, elle crée des tensions et aura des conséquences à long terme. Ces décisions doivent-elles être au fondement de l’Ukraine de demain ?