La joueuse de tennis Peng Shuai a publié sur les réseaux sociaux un témoignage poignant sur sa relation avec un ancien haut dirigeant chinois fondée sur un rapport sexuel imposé. Son post a été censuré, mais son impact est important, dévoilant les coulisses d’un parti dominé par des hommes.
Peng Shuai, 35 ans, est une sportive de haut niveau. Elle s’est distinguée en remportant en double des compétitions de premier plan, notamment à Wimbledon et à Roland-Garros, plaçant la Chine au premier rang du tennis féminin mondial et faisant la fierté de son pays. Aujourd’hui, elle traîne dans les tréfonds des différents classements mondiaux.
Zhang Gaoli, son aîné de 40 ans, a appartenu au saint des saints du pouvoir : le Comité permanent du Bureau politique du Parti communiste chinois (PCC). Entre 2012 et 2017, lors du premier mandat de Xi Jinping, le secrétaire général tout-puissant et président de la République, il y était chargé des questions économiques, tout en occupant le poste de vice-premier ministre de 2013 à 2018. Puis il a pris sa retraite politique. (...)
Tous deux ont fait un retour fracassant cette semaine dans l’espace public. La première a accusé le second de l’avoir violée avant qu’elle ne devienne sa maîtresse.
Comme beaucoup de femmes avant elle en Chine, dans le sillage de #MeToo, elle a publié son témoignage sur le réseau social chinois Weibo mardi 2 novembre. Son post a tenu 20 minutes avant d’être censuré – mais il a été diffusé sur Twitter (voir ci-dessous). (...)
Depuis, tous les mots-clés liés à leur histoire – ou les astuces linguistiques inventées par les internautes pour contourner la censure – sont, eux aussi, nettoyés par les petites mains et les algorithmes de la cybersurveillance. À quelques jours de la sixième session plénière du 19e congrès du PCC, un important rendez-vous politique qui s’ouvre lundi 8 novembre, l’ordre doit régner.
Dans son message (des extraits en anglais sont disponibles sur le site de China Digital Times), Peng Shuai a raconté que sa liaison avec Zhang Gaoli a été marquée par un viol à Tianjin, puis une période d’éloignement dû au départ de Zhang Gaoli vers Pékin pour intégrer le Comité permanent du Bureau politique et, après les « retrouvailles », une vie à trois, où Peng Shuai, maîtresse de Zhang Gaoli, aurait subi les humiliations de la femme du haut dirigeant.
Une grande souffrance transparaît dans ces lignes : « Je me sens comme un zombie, écrit-elle. Je dois simuler, chaque jour est un simulacre, qui suis-je vraiment ? Je ne devrais pas être dans ce monde, mais dans le même temps je n’ai pas le courage de mourir. Je voudrais vivre une vie un peu plus simple, mais les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être. »
Si Peng Shuai n’évoque spécifiquement pas le mouvement #MeToo, son récit s’inscrit dans une histoire qui, si elle a commencé en 2017 en Chine, s’est nourrie de la mobilisation de nombreuses militantes depuis de nombreuses années. « Bien sûr que Peng Shuai n’appartient pas au mouvement #MeToo, mais elle fait partie de celles qui répondent à cet appel et servent de modèles », a souligné sur Twitter Lü Pin, une figure du féminisme chinois, aujourd’hui exilée aux États-Unis. (...)
Il s’agit surtout de la première mise en cause d’un ancien responsable politique de haut niveau. Jusqu’à présent, les personnes ciblées avaient été des présentateurs de télévision, des professeurs d’université, des chanteurs...
« Je sais que du haut de votre statut et de votre pouvoir, vice-premier ministre Zhang Gaoli, vous avez dit que vous n’aviez pas peur, a écrit Peng Shuai, qui a décidé de s’exprimer publiquement juste après que Zhang Gaoli eut annulé un rendez-vous. Même si je provoque ma propre perte, tel un œuf qui s’écrase contre un mur ou un papillon se précipitant vers une flamme, je dirai la vérité sur vous. » (...)
Malgré les engagements proclamés à plusieurs reprises des autorités en faveur de la parité, les femmes sont très peu présentes dans les échelons supérieurs du pouvoir. (...)
De fait, malgré des efforts aux échelons inférieurs avec l’imposition de quotas, le PCC s’apparente à un « boys club ». Celles qui forcent néanmoins le plafond de verre se voient assignées aux affaires familiales et sociales. Sun Chunlan, également vice-première ministre, s’est vu confier la tâche de coordonner la lutte contre le Covid-19. (...)
Promotion des valeurs traditionnelles
Les hommes, eux, se voient chargés de missions, considérées comme plus nobles, de développement économique, de construction urbaine et de sécurité publique. Des postes qui permettent surtout d’être promus aux échelons supérieurs plus rapidement, car ils impliquent un travail de coordination important.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, d’abord à la tête du PCC, puis comme président de la République un an plus tard, Xi Jinping a porté un discours très versé dans la promotion des valeurs traditionnelles, qui renforcent les discriminations de genre en assignant les femmes à des rôles de mères et d’épouses, alors que de plus en plus d’entre elles contestent ce système patriarcal et machiste.
En 2015, cinq militantes féministes ont été arrêtées pour avoir manifesté contre le harcèlement sexuel. « Ce fut un tournant décisif. Jusque-là, les féministes pouvaient être interrogées, mais pas réprimées de cette manière », souligne Leta Hong Fincher.
Plus récemment, en septembre, Sophia Huang Xueqin, 33 ans – la première à s’exprimer publiquement sur l’agression sexuelle dont elle avait été victime en 2017, lançant le mouvement #MeToo en Chine –, a été arrêtée par la police et placée en détention dans un lieu inconnu, sans accès à un avocat.
Cependant, en dépit de la répression et de l’impossibilité pour les militantes chinoises d’utiliser les mêmes outils puissants que leurs homologues occidentales – les réseaux sociaux et les médias –, « nous voyons tous ces cas percer malgré une censure impitoyable », souligne Leta Hong Fincher. (...)
Face à ce réveil, Xi Jinping et le Parti communiste chinois ne désarment pas. (...)
À l’image de Peng Shuai, les femmes chinoises ne semblent pas vouloir se résigner au sort que leur réserve « Grand-père Xi ».